
Comment ils ont tué Anicet Ekane à petit feu…
L’itinéraire politique de ce combattant des libertés s’est refermé dans la nuit du 1er décembre 2025, après une détention marquée par une bataille juridique et une controverse médicale.
Tout commence en juillet 2025. Le 18 juillet, Maurice Kamto, ancien président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (Mrc), dépose sa candidature à l’élection présidentielle sous la bannière du Manidem, parti dirigé par Anicet Ekane. Mais le 26 juillet, un courrier signé du Directeur général des élections lui notifie le rejet de sa candidature. Motif invoqué, une « pluralité d’investiture par le Manidem », en raison d’une seconde candidature déposée par Dieudonné Yebga, issu d’une faction dissidente du parti. Le Conseil électoral d’Elecam s’appuie sur l’article 125 alinéa 2 du Code électoral pour justifier sa décision. Le Manidem, par la voix d’Anicet Ekane, dénonce une « forfaiture » et une « provocation grossière à l’encontre du peuple camerounais ». Malgré un recours devant le Conseil constitutionnel, la requête est rejetée sur le fond, jugée « non justifiée » le 05 août.Face à cette exclusion, l’Union pour le Changement, coalition dirigée par Ekane, se rallie à Issa Tchiroma Bakary, candidat du Fsnc, présenté comme le « candidat consensuel de l’opposition ».
Le 12 octobre, à l’issue du scrutin, Ekane déclare la victoire de Tchiroma et lance un avertissement, « nous ne laisserons pas qu’on vole la victoire du peuple ».Le 24 octobre, Anicet Ekane est interpellé à Douala. Il est accusé est « suspecté d’hostilité envers la patrie, de révolution, incitation à la révolte et appel à l’insurrection». Son arrestation intervient dans un climat de contestation post-électorale, alors que plusieurs leaders de l’opposition dénoncent des fraudes massives. Ekane est transféré au Secrétariat d’État à la défense (Sed) à Yaoundé, puis hospitalisé au Centre médical de la Gendarmerie. Son avocat, Me H. B. Tiakouang Meli, alerte les autorités sur l’état de santé critique de son client, atteint de troubles respiratoires sévères. Dans une lettre adressée au commandant de la Légion de Gendarmerie du Littoral, il réclame la restitution urgente de l’extracteur d’oxygène confisqué lors de l’arrestation. « Les appareils pour soins médicaux, nécessaires pour maintenir notre client en vie, sont effectivement posés sur le siège arrière de son véhicule confisqué », écrit-il.
Oxygène confisqué, vie brisée
Malgré les démarches répétées de ses avocats, les appareils médicaux ne sont jamais restitués. Le 20 novembre, un nouveau communiqué du cabinet Tiakouang Meli dénonce l’inaction des autorités. « Nous n’avons pas pu vous rencontrer malgré notre insistance et votre présence effective à votre bureau », déplore l’avocat, s’adressant au commandant de la Légion.Le 1er décembre 2025, Anicet Ekane est retrouvé mort sur son lit d’hôpital. Il avait 74 ans. Selon ses proches, il est décédé faute d’avoir pu bénéficier de son traitement vital. Sa sœur, Marianne Simone Ekane, s’effondre, « Anicet Ekane vient de mourir! Ils l’ont tué… ». Le choc est immense. Anicet Ekane n’était pas un inconnu. Ancien militant de l’Union des populations du Cameroun (Upc), fondateur du Manidem, il incarnait une gauche panafricaniste et souverainiste. Son engagement pour une démocratie authentique et une indépendance réelle du Cameroun lui avait valu respect et inimitiés.
Il avait été emprisonné à plusieurs reprises sous différents régimes, mais n’avait jamais renoncé à ses convictions. Sa mort, dans des conditions aussi troubles, ravive les tensions politiques. Alors que le pouvoir reste silencieux, la société civile s’organise. Une pétition en ligne exige la restitution du corps à la famille et la libération de son chauffeur, Njoya Harouna, toujours détenu à la prison de New Bell. Pour beaucoup, Anicet Ekane est devenu un symbole. Celui d’un homme dont la voix a été étouffée, littéralement, par la privation d’oxygène. Celui d’un combat pour la justice, terminé dans le silence d’une chambre d’hôpital. Sa disparition laisse un vide béant dans le paysage politique camerounais. Mais elle ravive aussi une question lancinante: dans quel état se trouve la démocratie camerounaise, quand l’oxygène devient une arme politique ?
Michel NONGA



