
Dans « Rapatriement », Ève Guerra signe un premier roman d’une puissance rare, traversé par la douleur du deuil, l’effondrement des certitudes et l’âpreté d’une quête identitaire heurtée. Inspirée de sa propre histoire, l’autrice plonge, avec une langue vibrante et heurtée, dans le chaos intérieur d’Annabella Morelli, jeune étudiante lyonnaise projetée au cœur d’un passé qu’elle croyait avoir relégué au silence.
Il est des livres qui vous saisissent d’emblée. Dès la première page, la chimie opère, un indéfectible lien se noue. Les mots possèdent une force captative : ils vous happent, vous prennent à témoin et vous entraînent dans un récit dont la source semble jaillir quelque part dans les faubourgs de Brazzaville. Ou peut-être pas tout à fait là-bas. Plutôt sur les rives du Rhône, dans la touffeur des soirées étudiantes lyonnaises ou le calme étroit des chambres de cité U. Très vite, l’histoire se met en mouvement. Elle file sur les routes, fuit les bombardements d’une Brazzaville assiégée dans la seconde moitié des années 90, déchirée par les milices Cobra, Ninja et Zoulou, théâtre d’une des guerres civiles les plus meurtrières d’Afrique centrale.
Elle se réfugie un temps dans un îlot de paix au cœur de la forêt gabonaise, à Mounana, localité minière façonnée par l’exploitation du manganèse. Puis le récit bifurque vers Douala, dans les villas feutrées de Bonapriso et son lycée français, où se déploie une bourgeoisie déconnectée, presque aveugle à la misère du reste de la ville. Comme mû par un élan de fuite permanente, le livre finit par retrouver la France et s’achève dans une commune charentaise, Saint-Palais, ultime point d’arrivée d’une trajectoire ballotée entre continents et mémoires familiales.
Dans Rapatriement, Ève Guerra signe un premier roman d’une puissance rare, traversé par la douleur du deuil, l’effondrement des certitudes et l’âpreté d’une quête identitaire heurtée. Inspirée de sa propre histoire, l’autrice plonge, avec une langue vibrante et heurtée, dans le chaos intérieur d’Annabella Morelli, jeune étudiante lyonnaise projetée au cœur d’un passé qu’elle croyait avoir relégué au silence. Annabella Morelli est à Lyon lorsqu’elle apprend la mort de son père, ouvrier-mécanicien franco-italien qui arpentait les routes d’Afrique centrale depuis des années. Cela fait deux ans qu’elle ne lui parle plus. Deux ans à tenter de s’affranchir d’un père tyrannique, jaloux, englouti dans l’alcool et les mensonges. Mais la mort a cette brutalité particulière : elle fissure les digues les mieux scellées. Le père est mort dans un accident de travail sur un chantier à Ézéka, au Cameroun. Très vite, une nouvelle épreuve surgit : l’entreprise refuse de financer le rapatriement de la dépouille, indispensable pour qu’il soit enterré en Charente-Maritime auprès des siens.
Tissage mémoriel
Les circonstances du décès sont floues. Sa dernière compagne, évaporée.
Annabella doit alors s’engager dans une bataille administrative éprouvante pour contraindre la société à prendre ses responsabilités. Ce qui pourrait n’être qu’un récit de procédures, de formulaires et d’obstacles bureaucratiques dans une Afrique minée par la corruption n’est en réalité qu’un décor, un prétexte narratif. Le véritable enjeu du roman est ailleurs : dans la remontée chaotique des souvenirs d’Annabella, métisse franco-italienne-congolaise, qui tente de recomposer sa propre histoire à travers celle de ses parents. Au fil de ce tissage mémoriel, se révèle la figure de la mère congolaise, très jeune, qui n’a vécu que quelques années avec la famille avant de fuir un mari violent. Et se dessine surtout le portrait complexe du père : un homme blanc venu d’un milieu modeste qui, en Afrique, s’est rêvé en seigneur local. Un néo-colon ordinaire, pétri de privilèges, autoritaire dans son foyer, tyrannique avec sa femme qu’il voulait soumettre, mais paradoxalement capable d’un amour immense, total, exclusif pour sa fille : « Annabella ma fille, personne ne t’aimera jamais comme moi je t’aime. »
À mesure que les souvenirs affluent, le combat d’Annabella pour rapatrier ce père ambivalent se transforme en une quête intime : comprendre d’où elle vient, affronter les blessures héritées et renouer avec une identité éclatée entre plusieurs cultures.
« Rapatriement » est un roman entièrement travaillé par l’ambivalence : l’amour pour une personne dont on voit clairement les vices, l’amour qu’on offre tout en contribuant malgré soi à la briser. Comme son père avant elle, Annabella « s’arrange avec la vérité ».
Rongé par la solitude des expatriés précaires d’Afrique centrale
Elle fuit les responsabilités, ment pour se protéger, rêve d’écriture mais se heurte à son incapacité à dire le réel. Le texte révèle alors la fragilité des dominations misogynes, derrière lesquelles se tapit souvent une immense solitude. Ce père que tout accuse, alcoolisme, violence, jalousie maladive, apparaît aussi vulnérable, perdu, rongé par la solitude des expatriés précaires d’Afrique centrale. Il appartient à cette cohorte d’hommes déracinés, jamais vraiment rentrés, jamais vraiment installés. Mais « Rapatriement » est aussi le roman d’une reconstruction identitaire : celle d’une jeune femme métisse dépositaire d’un héritage de violences, de silences écrasants et de non-dits.
L’exutoire, la voie de salut, son véritable chemin de Damas, se trouve dans la littérature : « Elle ne sauve que parce qu’elle réintègre l’individu dans le collectif. » On y découvre une écriture singulière, fragmentée, traversée de fulgurances. Une langue qui bouscule les normes, où les phrases se télescopent et les pensées s’enchaînent sans transition. Primé par le Goncourt du Premier Roman 2024, « Rapatriement » s’impose comme l’une des voix nouvelles les plus prometteuses de la littérature française : un roman initiatique, âpre, sensible, d’une intensité peu commune.
Eric TANKÉ
« Rapatriement »
Éditions Grasset, 31 janvier 2024 – 208 pages
Eve Guerra



