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Belles Lettres: Thriller, mémoire et quête identitaire

Avec « Les ombres du monde », Michel Bussi, l’un des auteurs les plus lus en France et professeur de géographie à l’université de Rouen signe un roman puissant où la fiction éclaire l’Histoire, où le thriller devient un outil de mémoire, et où l’intime se fait politique. Un récit qui confronte le lecteur à la tension entre oubli et vérité, culpabilité individuelle et justice collective.

Des ouvrages consacrés au génocide des Tutsi au Rwanda, il en paraît désormais en grand nombre. On pense à l’œuvre sensible et presque pudique de Scholastique Mukasonga (Inyenzi ou les Cafards, Notre-Dame du Nil), aux récits incandescents de Gaël Faye (Petit Pays, Jacaranda), ou encore au texte récent de Beata Umubyeyi Mairesse (Le Convoi). Il faut aussi mentionner les enquêtes rigoureuses de Jean Hatzfeld, de Une saison de machettes à Là où tout se sait.

L’attentat qui embrase l’Histoire

Là où nombre de ces récits abordent l’horreur par le prisme de l’intime, le regard d’un enfant, d’un survivant ou d’un témoin, Michel Bussi adopte un angle radicalement différent. Il choisit le roman noir, le polar politique, pour explorer ce qui demeure l’une des zones d’ombre les plus opaques du drame rwandais : l’attentat contre l’avion présidentiel, événement déclencheur du génocide. En tentant de faire parler la « boîte noire » de cet appareil, l’auteur investit un terrain encore disputé et sensible. Le pari est audacieux, d’autant plus qu’il assume une thèse lourde de conséquences : celle de la responsabilité française dans l’engrenage ayant mené au massacre.

Le 6 avril 1994, l’avion en provenance d’Arusha, transportant les présidents rwandais Juvénal Habyarimana et burundais Cyprien Ntaryamira, est abattu à l’approche de Kigali. Cet attentat, inédit par l’ampleur de ses conséquences, précipite la région des Grands Lacs dans une tragédie continentale. Pour en comprendre l’onde de choc, le roman invite à revenir à Arusha, carrefour diplomatique majeur. C’est là qu’avaient été signés les accords censés mettre fin à la guerre civile rwandaise et ouvrir une transition démocratique fragile. Ces accords prévoyaient un partage du pouvoir entre le gouvernement dominé par les Hutus et le Front patriotique rwandais majoritairement tutsi, ainsi que l’intégration de figures modérées, parmi lesquelles la Première ministre Agathe Uwilingiyimana, assassinée dès les premières heures du génocide.

Pour les extrémistes hutus réunis autour de l’Akazu, ces accords représentaient une menace existentielle. Leur opposition farouche nourrira la radicalisation qui conduira au massacre méthodiquement planifié de centaines de milliers de Tutsis et de Hutus modérés. Malgré les enquêtes et les commissions, les commanditaires de l’attentat n’ont jamais été formellement identifiés. Cette énigme demeure un trou noir dans la mémoire collective.

Thriller, mémoire et quête identitaire

C’est dans cette faille de l’Histoire que Michel Bussi installe sa fiction. En octobre 1990, le capitaine français Jorik Arteta est envoyé en mission au Rwanda. Il y rencontre Espérance, jeune enseignante tutsie engagée en faveur de la démocratie et du vivre-ensemble. Leur relation survit à la montée des tensions : ils se marient et ont une fille, Aline.Tout bascule le 6 avril 1994. L’avion explose, le génocide commence. Espérance disparaît, emportée par la mécanique exterminatrice. Jorik, brisé, fuit vers la France avec leur enfant, chargé d’un lourd silence et d’une culpabilité jamais exprimée. Trente ans plus tard, en 2024, Maé, fille d’Aline et petite-fille d’Espérance, passionnée par les gorilles de montagne, reçoit en cadeau une excursion dans le parc des Virunga. Jorik les accompagne : il revient enfin sur la terre qu’il avait fui. Durant le voyage, il confie à Maé le journal intime d’Espérance, gardé secret pendant trois décennies.

Le séjour tourne au drame : Jorik est enlevé en pleine forêt. Le roman bascule alors pleinement dans le thriller. Tandis que l’on tente de comprendre qui l’a capturé et pourquoi, Aline et Maé plongent dans le journal d’Espérance. À travers ses pages se dessinent l’espoir démocratique avorté, l’engagement des intellectuels, les discriminations croissantes, la montée des menaces, l’émergence des milices Interahamwe et la radicalisation du régime.

La fiction rejoint alors l’Histoire : l’inaction, l’ambiguïté et les responsabilités des puissances étrangères, notamment la France, sont évoquées sans détour. Les pages deviennent plus sombres encore : listes de personnes à éliminer, massacres systématiques, disparitions, impuissance totale des victimes. Pour Maé, le journal cesse d’être un simple document. Il devient une boussole identitaire. Il éclaire la disparition d’Espérance, révèle les silences de Jorik et transforme profondément la jeune femme, désormais consciente de l’héritage de mémoire, de douleur et de survivance qu’elle porte.

Eric TANKÉ

www.lecturedelheure.com

Les Ombres du Monde

Michel Bussi

(Éditions Presses de la Cité, 14 août 2025)

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