
Avec « Le Mariage de plaisir », publié en 2016, l’auteur Tahar Ben Jelloun scrute cette fois les lignes de faille que sont le désir, la couleur de peau, les amours « interdits », le racisme ordinaire. Là où ses précédents romans opposaient liberté et dogme, celui-ci met en tension l’amour et le rejet, la piété et l’hypocrisie, l’altérité et la peur.
J’éprouve toujours un plaisir singulier à lire Tahar Ben Jelloun. J’aime chez cet auteur marocain cette capacité rare à éclairer les oubliés, les marginalisés, les êtres relégués aux franges du récit national. Livre après livre, il déploie une audace constante : sonder les zones d’ombre du Royaume, poser le doigt sur ses blessures les plus secrètes, dire ce que l’on préfère taire. Ses romans ont quelque chose de la scanographie : ils dévoilent les organes sensibles de la société marocaine, ses contradictions, ses silences et ces hypocrisies parfois si profondément ancrées. Ben Jelloun n’élude jamais la complexité : il aborde le désir, la religion, la place des femmes et le pouvoir avec une franchise désarmante.
Déjà dans L’Enfant de sable (1985) et La Nuit sacrée (1987), il interrogeait les assignations sociales et sexuelles à travers la destinée d’une jeune femme enfermée dans un genre qui n’était pas le sien. Avec Le Mariage de plaisir, publié en 2016, il poursuit cette exploration des interstices sociaux. Il y scrute cette fois les lignes de faille que sont le désir, la couleur de peau, les amours « interdits », le racisme ordinaire. Là où ses précédents romans opposaient liberté et dogme, celui-ci met en tension l’amour et le rejet, la piété et l’hypocrisie, l’altérité et la peur.
Deux frères, deux destins
Le récit s’ouvre comme un conte des Mille et Une Nuits, porté par une narration envoûtante, presque chantée, comme si Shéhérazade elle-même en déroulait les fils. L’histoire débute au début des années 1950 et court sur près de soixante ans. À Fès, Amir, riche négociant marocain, voyage régulièrement au Sénégal pour ses affaires. C’est là qu’il rencontre Nabou, une jeune femme peule d’une beauté silencieuse. Il en tombe éperdument amoureux. Pour se conformer aux prescriptions religieuses, Amir contracte avec elle un mariage de plaisir (zawaj al-mut’a), une union temporaire destinée, dans certaines interprétations de l’islam, à répondre à des besoins charnels. Mais ce Cdd sentimental se transforme en Cdi : fou d’amour, Amir ramène Nabou à Fès, où l’attendent déjà sa première épouse, Laila Fatma, blanche et leurs quatre enfants. Aveuglé par la passion, il n’a pas prévu l’ampleur du choc.
L’arrivée de Nabou, femme noire, étrangère et seconde épouse, cristallise tous les préjugés : raciaux, religieux, sociaux. Le scandale devient absolu lorsqu’elle donne naissance à des jumeaux : Houcine, blanc, et Hassan, noir. La seconde partie du roman suit ce duo fracturé. Houcine, le blanc, poursuit une vie confortable, presque banale. Hassan, le noir, affronte humiliations, blessures et rejets. Il grandit dans un Maroc où l’on désigne encore trop souvent les Noirs par le terme péjoratif Kahouche. Lui aussi aura un fils, Salim, dont la peau foncée reproduit malgré lui la stigmatisation paternelle. Mais Salim refuse la fatalité : il se révolte. Jusqu’au jour où, lors d’une rafle, il est pris pour un migrant subsaharien. Malgré ses protestations, il sera « rapatrié » de force vers le Sénégal – rappel cruel que la couleur de peau, ici, pèse plus que l’histoire familiale.
Un miroir tendu à la société marocaine – et au-delà
Au-delà de la dénonciation du racisme, Ben Jelloun interroge également la violence d’un sexisme ordinaire, rendu possible par une lecture masculine des Écritures qui enferme les femmes dans des rôles étroits. Le roman aborde aussi ce que la société autorise ou condamne en matière d’amour, de désir, de liberté du corps : le corps féminin, champ de contrôle social ; le corps noir, espace de fantasmes ou de craintes. En définitive, Le Mariage de plaisir s’impose comme l’un des textes les plus incisifs de Ben Jelloun, précisément parce qu’il ose explorer la zone de friction entre l’intime et le politique.
Il met à nu les racines profondes du racisme maghrébin et ces violences ordinaires que l’on tait dans une Afrique du Nord qui dépasse largement le Maroc : Tunisie, Libye post-Kadhafi où se côtoient migrants subsahariens et tensions xénophobes. Il montre combien l’honneur, la tradition ou la peur de l’autre peuvent broyer des vies, et comment la lâcheté individuelle prolonge les injustices collectives.
Eric TANKÉ (Kah’tchou Boileau)
« Le Mariage de Plaisir »
Tahar Ben Jelloun
272 pages
Gallimard (11/02/2016)



