
L’égoïsme, l’individualisme à outrance, incitent soi à passer avant et même contre tout le monde. La discipline dans l’espace public, le respect des règles et de l’autre, fait la différence entre les Nations et les peuples de la planète.
Avez-vous déjà remarqué ce qui se passe dans nos rues au moment où les Camerounais vont au travail ou au quand ils rentrent chez eux ? Je sais que beaucoup d’entre nous, n’avons pas du temps à consacrer à ces détails qui semblent futiles, du menu fretin. Nelson Mandela de regrettée et de bénie mémoire qui a passé 27 ans en prison, disait que si vous voulez connaître un pays, il ne faut pas observer les citoyens qui sont les mieux considérés, mais plutôt aller dans les prisons et voir comment le détenu est traité. Comme il avait raison ! De façon plus générale, on a une image saisissante de la discipline et donc de l’éducation ou du développement d’un pays, en prenant des notes sur la manière dont est gérée les espaces publics, co-partagés par tous, sont la vitrine du degré de respect des lois, de la morale ou de l’humanisme d’un peuple.
Je voudrais exposer ici mes notes sur cette leçon sublime qui s’applique sur nos comportements une fois hors de nos maisons ou de nos bureaux. Le Camerounais dans la rue. Nous allons ou rentrons du travail en empruntant cinq moyens : la marche, les motos, les taxis, les bus et les voitures personnelles. Laissons de côté le 1er et le dernier moyen sans pour autant dire ou prétendre ici qu’il s’agit des moyens les plus civiques dans la rue, les moyens où on respecte les lois et l’autre. Loin de là et tant s’en faut car dans nos rues, les feux de signalisation ou les passages cloutés, sont des décorations pour un bon nombre de piétons dans nos villes. On les voit slalomer entre les voitures comme des hères sans foi ni loi. Ibidem pour les voitures personnelles dont les conducteurs, grisés par un sentiment de supériorité sociale face aux autres usagers de la route, s’octroient des libertés immenses, créant au passage des goulots d’étranglement à la fluidité de la circulation.
Pour prendre le taxi, la moto ou le bus s’il existe, les Camerounais se massent généralement aux carrefours. Pendant qu’on y est, un fait frappant est que les usagers de la route, les clients de ces trois moyens de transport, adoptent des comportements singuliers. Ils ne s’entendent nullement pour convaincre par exemple un taxi de faire le plein. Par exemple, cinq personnes quittent la Poste centrale de Yaoundé pour le quartier Madagascar. Au lieu qu’elles s’unissent et qu’une personne entre les cinq dise au conducteur de taxi qu’elles feront le plein pour ce lieu, elles se dispersent dans la foule et on vit le chacun pour soi, Dieu pour tous. C’est une des raisons pour lesquelles les carrefours de Yaoundé sont bondés aux heures de sortie ou d’aller au travail. Pire encore, chacun donne sa direction et propose un tarif. Ainsi, le tarif homologué à 350 Fcfa grimpe vertigineusement. Vous entendez, poste centrale 300 Fcfa ici et deux mètres plus loin, un autre lance la même destination en proposant 400 Fcfa. Celui de 400 et de 300 refusent de se mettre ensemble pour faciliter la tâche aux taximen et à eux-mêmes.
A la sortie du travail particulièrement, la situation empire. Au fur et à mesure que le temps passe, les usagers se déportent du trottoir sur la chaussée. Ils y descendent parce que chacun est animé par le désir de rentrer au plus vite en laissant les autres dans leur triste sort. La route devient dès lors une sorte de jungle. En se précipitant vers la chaussée avec le fou espoir de trouver une place dans un taxi ou sur une moto, c’est curieusement l’effet inverse qui se produit. Les taxis-men ne prêtent plus attention qu’à ceux des usagers qui misent gros. Or la majorité est pressée et refuse de payer le prix qui va avec. Bonjour l’irritation, les propos déplacés et les insultes ! Une fois dans le taxi ou sur la moto, il faut dire aurevoir à l’exigence de confort. Un taxi en ville, à ces heures de pointe peut transporter jusqu’à 7 personnes, dont deux à la cabine en plus du chauffeur et 4 à l’arrière. Cela vous dit ?
Sur les motos taxis, là où ils sont autorisés à rouler, la situation n’est guère reluisante. On trouve fréquemment sur une moto trois ou quatre personnes sans que cela fasse un scandale. Les engins à deux roues n’obéissent à aucune règle élémentaire de la conduite. Les conducteurs n’en font qu’à leur tête et se singularisent par une forte solidarité lorsqu’un des leurs tombent dans les mailles des policiers municipaux ou autres. Ils sont les têtes brûlées de la circulation routière, s’imposant par leur nombre qui ne cesse de s’accroître de manière exponentielle. Ils sont de ce fait devenus la poudrière de la route dans nos villes. Dans cette situation difficile, l’autre pan du malheur est le refus catégorique des usagers de se rebeller face au désordre ambiant. Si un usager ose se plaindre de la surcharge dans un taxi ou sur la moto, ce sont précisément les autres passagers qui lui rabattent le caquet en lui intimant d’aller s’offrir un engin personnel s’il veut le confort. C’est ainsi que sont les choses. Il ne faut pas compter sur la police ou les agents de la circulation routière pour interpeller un conducteur de taxi pour surcharge ou pour défaut du port de la ceinture de sécurité. Une fois pris en flagrant délit, l’arrangement est vite trouvé.
Au niveau du transport interurbain, si la situation est autre avec la présence des gendarmes munis des radars mobiles sur certains axes. Les contrevenants sont tenus de payer des lourdes amendes. Les dérives comme les excès de vitesse, les surcharges sont de plus en plus minorées. La sagesse née de la peur du gendarme s’implante. On peut cependant regretter parfois une volonté des pandores de sanctionner toutes dérives constatées. La circulation sur la route est une grosse chaîne où tous les maillons tiennent. On doit se demander dès lors pourquoi sur nos routes il y a tant de vieilles voitures ? A quoi servent les services de la visite technique ? N’est-il pas temps de limiter l’âge des voitures de seconde main qui doivent entrer sur le territoire national ? Si le Code Rousseau n’a visiblement plus aucune signification pour beaucoup, n’est-il pas temps de passer à l’usage des permis de conduire avec le retrait des points?
Pour terminer, je vais évoquer à nouveau la pensée de Nelson Mandela. Le Cameroun dans la rue. Si vous voulez le connaître, observez le comportement de ceux qui prennent le taxi et les motos pour aller au travail ou rentrer chez eux. Alors, ces gens si individualistes sont-ils si différents de ceux qui travaillent dans les bureaux lambrissés ? Différents de ceux qui possèdent leur propre voiture ? C’est une question d’esprit. Celui qui vient de détourner des milliards est mû par le même esprit que cet usager qui se met sur la chaussée pour attendre le taxi. L’égoïsme, l’individualisme à outrance, incitent soi à passer avant et même contre tout le monde. La discipline dans l’espace public, le respect des règles et de l’autre, fait la différence entre les Nations et les peuples de la planète.
Léopold DASSI NDJIDJOU



