
Depuis 2020, l’Afrique de l’Ouest — mais aussi le Sahel — connaît une flambée de prises de pouvoir par la force. En l’espace de cinq ans, au moins sept États de la région ont vu leur ordre constitutionnel renversé. Parmi eux, Mali, Guinée, Burkina Faso, Niger et Gabon — des nations jadis parmi les plus stables de la sous-région — sont entrées dans une ère d’instabilité chronique. À chaque coup, la promesse de rétablir la sécurité, de combattre la corruption ou de redonner la voix au peuple a parfois cristallisé des espoirs, mais le bilan reste, dans bien des cas, incertain.
Le premier de cette série remonte au 18 août 2020 au Mali, avec le renversement de Ibrahim Boubacar Keïta, poussé à la démission par l’armée nationale. Quelques mois plus tard, en mai 2021, un nouveau putsch — cette fois interne au gouvernement de transition — ramène les militaires au pouvoir. Puis, le 5 septembre 2021, c’est en Guinée que le régime de Alpha Condé est renversé par les forces armées, incarnées par le colonel Mamady Doumbouya.
De chaînes de putschs à l’érosion de la démocratie
L’année 2022 aura été l’une des plus troublées. En janvier, l’armée burkinabè destitue le président Roch Marc Christian Kaboré. Quelques huit mois plus tard, le 30 septembre, c’est un nouveau coup d’État interne cette fois-ci, qui conduit à la destitution du président issu du précédent putsch, laissant la place au capitaine Ibrahim Traoré. Dans tous les cas, ces renversements successifs montrent l’incapacité des juntes à stabiliser durablement leurs États.,Alors qu’on pensait la série de putschs concentrée dans le Sahel, l’onde a atteint le littoral avec le cas du Gabon. Dans la nuit du 29 au 30 août 2023, des mutins renversent le président Ali Bongo Ondimba, fraîchement réélu, dénonçant des élections « tronquées » et une corruption endémique. Ils instaurent le Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI), mené par le général Brice Oligui Nguema. Avec lui s’ouvre une longue transition, dans un climat d’espoir mêlé de scepticisme.
Enfin, le dernier coup en date concerne le Niger. Le 26 juillet 2023, la garde présidentielle arrête le président Mohamed Bazoum, le remplaçant par la junte du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), dirigé par le général Abdourahamane Tchiani. Chacun de ces événements illustre non seulement une crise ponctuelle, mais un recul systémique de la gouvernance démocratique dans la région. Les institutions, trop souvent fragiles, sautent les unes après les autres ; l’espoir d’une alternance politique pacifique s’éloigne.
Quand l’armée devient arbitre — ou recours
Plusieurs enseignements se dégagent de cette période de brutalité institutionnelle. D’abord, les causes évoquées par les putschistes sont souvent les mêmes : incapacité à juguler les crises sécuritaires, corruption présumée du régime, mauvaise gouvernance, marginalisation politique. Ces mêmes facteurs alimentent, selon eux, la justification d’un retour des forces armées à la tête de l’État.
Au Mali, par exemple, l’armée a justifié son intervention par l’incapacité des civils à contenir l’insurrection djihadiste. Au Burkina Faso, l’escalade de l’insécurité et la perception d’un pouvoir incapable ont ouvert la voie à deux renversements en huit mois. Dans le cas du Gabon, la longue domination d’une seule famille, l’accumulation des accusations de détournement et l’oppression d’une partie de la population ont servi de justification au coup de force. Mais l’armée comme recours a un prix élevé. Chaque coup effrite un peu plus les institutions, sape la confiance dans le système électoral, et peut renforcer les fractures internes. Les transitions entament rarement un retour immédiat à la stabilité. C’est ce constat d’érosion institutionnelle — et d’incertitude — qui pèse désormais sur de nombreuses capitales de l’Afrique de l’Ouest.
Vers une remise en cause durable de l’État démocratique
En cinq ans, cette série de sept coups d’État a soulevé une question fondamentale : l’État moderne, avec ses institutions, est-il menacé dans sa conception même en Afrique de l’Ouest ? À chaque coup, des populations — souvent épuisées par la pauvreté, l’insécurité, le sentiment d’abandon — ont pu saluer un changement. Mais ce changement ne garantit pas le retour à la démocratie. Le risque, plus profond, est celui de l’enracinement d’un modèle de gouvernance par l’arme, avec ses dérives, ses replis autoritaires, et son affaiblissement des libertés publiques.
Alors que certains observateurs parlent d’une « coup-belt », une « ceinture des coups d’État » — concept cherchant à rendre compte de la propagation géographique de ces renversements — l’enjeu est aujourd’hui de savoir si l’Afrique de l’Ouest saura se relever, reconstruire ses institutions, et renouer avec une alternance civilisée et légitime.
Moustapha BACHIROU



