
Derrière les menaces officielles du maire Jean Mbei Njé, se dessine une responsabilité politique et managériale directe, révélatrice d’une crise sociale profonde et de l’effondrement de la gouvernance communale, au prix d’une détresse humaine assumée.7
C’est un document froid, rédigé sur le ton de l’autorité blessée et de la loi brandie comme ultime rempart d’un pouvoir en défaut. La note de service n° Innovation/01 – 2026, signée du maire de la commune d’Édéa II, Jean Mbei Njé, et diffusée aux forces de l’ordre, ne parle pas de souffrance. Elle ne mentionne pas vingt-six mois d’arriérés. Elle ne décrit ni la faim, ni les maladies, ni les enfants contraints d’abandonner l’école faute de frais de scolarité. Elle parle d’« amertume », d’« actes contre la loi », de « mesures coercitives ». Elle cible une « minorité réfractaire » et ordonne, pour le lundi 12 janvier 2026, la fin du « blocage » et le retour au travail, sous peine de sanctions administratives pouvant aller jusqu’au licenciement.
L’analyse de ce communiqué révèle une stratégie de management de crise fondée sur la menace plutôt que sur la responsabilité : criminaliser la revendication salariale, fragmenter le collectif des agents, promettre des hypothétiques « niches de recettes » et des « avancées subséquentes », tout en exigeant une capitulation immédiate. Le maire affirme « compatir », mais son texte agit comme un réquisitoire. Il en appelle au « bon sens » de travailleurs privés de leur dû depuis plus de deux ans et clôt son propos en adressant copie aux commissariats et à la gendarmerie. Le message est sans équivoque : l’échec de la gestion municipale est déplacé vers le terrain de l’ordre public. Mais cette note n’est qu’un symptôme. Elle ne parvient pas à dissimuler l’essentiel : une grève déclenchée depuis le 12 décembre 2025 pour exiger le paiement de vingt-six mois de salaires impayés, dette sociale et morale dont la responsabilité incombe à l’exécutif communal et à son mode de pilotage stratégique.
La tragédie humaine
Depuis le 12 décembre, la mairie d’Édéa II fonctionne au ralenti, presque à l’abandon. « La mairie ne fonctionne pas. Le maire est chez lui et ne vient qu’une fois par semaine », confie un agent gréviste. Les témoignages relèvent d’une gouvernance distante, presque méprisante : un maire qui entre « directement dans son bureau sans nous adresser la parole », un receveur municipal qui « a pris fuite » en décembre, laissant les agents nourrir l’illusion de célébrer les fêtes « en famille ».
La tragédie est tangible. « Nous avons la mairie qui a le plus fort taux de mortalité en ce moment. Les collègues meurent », alertait déjà un responsable syndical en décembre, évoquant des décès liés à l’absence de soins. Un autre agent, brisé, interroge l’avenir : « Nos enfants sont à l’université, qu’est-ce qu’on va en bénéficier ? Si on va maintenant à la retraite, qu’est-ce qu’on va en bénéficier donc ? Puisque notre CNPS n’est pas reversée. » Le sit-in quotidien, exposé aux intempéries, devient le miroir d’une indifférence institutionnelle assumée.
Opacité financière
Alors que les agents permanents, piliers de l’administration communale, croupissent sans salaire depuis vingt-six mois, le maire a opéré des arbitrages lourds de sens. « Il a payé trois mois de salaire des employés temporaires qui ne sont essentiellement constitués que des membres de sa famille », dénoncent les grévistes. Dans le même temps, au lieu de reverser ces trois mois aux employés permanents en grève, comme cela a été fait pour les temporaires, le maire choisit la menace, évoquant des sanctions et des licenciements. Plus troublant encore : « Le maire est venu le 6 janvier vers 15h30 récupérer sa part, soit trois mois, octobre, novembre, décembre 2025. »
Cette situation pose avec acuité la question de la responsabilité éthique et légale du premier magistrat communal. « Le maire ne réclame pas d’arriérés, il s’est fait payer. Lui, il a pris tout », résume un agent. Cette iniquité renvoie directement à la gestion des finances communales. Les agents évoquent la Dotation générale de fonctionnement et les Centimes additionnels communaux. « L’année passée, on a eu 162 millions pour le fonctionnement. Notre masse salariale annuelle est inférieure à soixante millions. Pourquoi ne pas nous payer ? »
La parole qui se dérobe
Les accusations s’étendent aux recettes propres : « des carrières de sable dont la taxe donne beaucoup de millions par mois », gérées, selon eux, « sans aucune comptabilité transparente ». Le conflit salarial révèle ainsi une faillite managériale et un effondrement du pilotage stratégique de la commune. Face à cette crise, le silence du maire est constant. Contacté à plusieurs reprises, il se mure dans l’omerta. Dans une sortie antérieure, il a minimisé les arriérés, invoquant des conflits internes. Une version démentie par les agents, qui rappellent ses propos tenus en conseil municipal : « Il a dit qu’il ne paiera jamais nos arriérés, même si Dieu descend. »
La faillite d’une institution
La grève d’Édéa II dépasse le cadre d’un conflit social. Elle incarne l’effondrement d’une institution et l’échec d’un leadership communal. Le communiqué menaçant du maire, loin d’apaiser, confirme une gouvernance fondée sur la coercition et le déni. Les agents, eux, ont dépassé la peur. « Nous ne réclamons pas une faveur, mais notre droit », répètent-ils. L’urgence impose une intervention des autorités de tutelle pour auditer les comptes, restaurer la transparence et rappeler qu’une mairie existe d’abord pour servir l’humain.
Au moment où nous allions sous presse ce lundi, 12 janvier 2026, seul les agents grévistes avaient répondu présents à la note du maire, sur la reprise officielle du travail, dans l’espoir de rentrer en possession de leur précieux sésame. Une note qui apparaissent décisive et restauratrice de l’autorité municipale. La mairie d’Édéa II est demeurée obstinément close, silencieuse, vidée de toute présence humaine.
Cheikh Malcolm EPANDA



