
Il est devenu courant, presque banal, de célébrer les familles « réussies » dont les enfants sont éparpillés entre Paris, Montréal, Bruxelles, Berlin, Oslo ou encore New York. Dans les quartiers populaires de Douala ou les collines de Yaoundé, les photos en costard sur fond de buildings, les selfies en hiver avec doudounes bien rembourrées, les cartons envoyés en fin d’année sont autant de signes extérieurs d’une ascension supposée. La diaspora est perçue, à raison parfois, comme le sommet de la réussite : preuve que l’on a su briser le plafond de verre imposé par la précarité locale, que l’on s’est extirpé de l’engrenage infernal des concours frauduleux, des emplois sans avenir, des salaires impayés, du tribalisme systémique. Mais cette lecture univoque et réconfortante dissimule une complexité plus douloureuse. Car, à y regarder de très près, derrière la vitrine sociale, se déploient un paysage fissuré, une cartographie intime marquée par des absences, des silences, des déracinements que les billets d’avion-retour ou les envois d’argent ne suffisent pas à guérir. Je vous explique.
Le prix intime du départ
On célèbre l’enfant qui « a réussi » à Montréal, mais on tait souvent l’anniversaire de mariage auquel il n’a jamais assisté. On brandit avec fierté les diplômes reçus par WhatsApp, mais on ne dit rien des enterrements suivis par vidéo, des naissances commentées à distance, des Noëls passés à répondre à des appels vidéos entre deux décalages horaires. On ne mesure pas assez ce qu’on perd en étant loin – ou plutôt, on le mesure tard. Ce cousin qu’on n’a jamais vu grandir. Ce parent dont la vieillesse s’écoule en silence. Ces vacances qui ne se font jamais « tous ensemble ». Les traditions qui s’effilochent à mesure que les kilomètres s’accumulent. Car certaines choses ne se vivent qu’en présence : la chaleur d’un foyer, les odeurs d’un plat partagé, les silences habités autour du feu au village. Et puis, il y a le prix psychologique. L’angoisse chronique de ne pas pouvoir rentrer, la culpabilité de rater les moments cruciaux, le sentiment d’être déchiré entre deux mondes. La santé mentale des exilés, souvent mise sous le tapis, se dégrade dans l’ombre. Exilé ne veut pas dire « sauvé ». Bon, ça, c’est dit. Mais le mal est encore plus profond.
L’attachement en miettes, l’identité en errance
Ce qui s’effondre lentement mais sûrement, c’est aussi l’attachement symbolique au pays. Les enfants nés à l’étranger, élevés dans des référentiels occidentaux, grandissent parfois sans langue maternelle, sans lien direct avec les rites et les récits familiaux. Le Cameroun devient un mythe lointain, une contrée vaguement mystifiée dont ils entendent parler, mais qu’ils ne connaissent pas intimement. Et dans ce « vide » culturel, les traditions s’étiolent. Les noms de « totems » se perdent. Les histoires transmises autour des feux de brousse ou des coupures de lumières d’Énéo (paradoxe) sont remplacées par des récits Netflix. L’identité devient une construction flottante. Créolisation ? Oui, parfois. Mais souvent, dissolution. J’exagère?
Ce que l’on gagne vaut-il ce que l’on perd ?
En fait, entendons-nous. Il ne s’agit pas ici de culpabiliser les exilés – ils ont souvent fait ce qu’ils pouvaient avec ce qu’on leur a laissé. Ni de nier les avantages indéniables de l’expatriation – stabilité financière, éducation de qualité, liberté relative. Il s’agit plutôt d’interroger lucidement le coût humain de l’exode, et de nommer la responsabilité politique dans cette saignée silencieuse : la malfaisance mortifère et quaternaire du régime Biya.
Oui, plusieurs sont content(e)s d’être en Occident. Mais à quel prix ? Comme le demandait la Grande Royale : « Ce que nous gagnons vaut-il ce que nous perdons ? » On loue souvent sa l’implantation internationale des communautés camerounaises. Mais qu’en est-il de ses rites ? De ses chefferies ? De ses langues ? Des liens intergénérationnels qui font société ? Ce peuple gagne-t-il vraiment ce qu’il perd dans cette vaste émigration ? La question mérite d’être pensée et posée. Car au fond, un peuple qui se disperse sans projet de mémoire partagé, sans transmission consciente, sans outils de reconstitution symbolique, finit par s’effilocher. Il perd le fil.
Braquer les projecteurs sur l’angle mort
La malgouvernance au Cameroun ne tue pas que les routes, l’électricité ou l’éducation. Elle tue aussi les liens. Elle atomise les familles. Elle fragilise les identités. Elle transforme l’émigration en prescription collective. Et personne ou presque (j’espère me tromper) ne prend la mesure du gouffre que cela crée – dans les cœurs, les esprits, et les mémoires. Ce petit texte est une invitation à braquer les projecteurs sur cet angle mort de notre tragédie nationale. À penser, à dire, à écrire ce que l’exil arrache, même quand il semble offrir. Et peut-être, en nommant ces pertes, pourrons-nous un jour les réparer.
*PhD
Chargé de cours à l’Énap/Uqar (Canada)
Par Christian DJOKO KAMGAIN*



