
Dans un contexte de black-out médiatique qui peine à prendre fin, la répression menée par le régime iranien semble contenir les manifestations qui se sont intensifiées ces dernières semaines. Reportage à Kapiköy, à la frontière turco-iranienne, où des témoins décrivent les violences perpétrées contre les manifestants et la frustration croissante de la population.
Après plusieurs semaines de manifestations brutalement réprimées par les forces de sécurité, les autorités iraniennes sont parvenues à reprendre le contrôle de la situation, rappelle Andrés Mourenza, correspondant du service espagnol de RFI en Turquie. Un calme précaire règne dans le pays, où des policiers et des Gardiens de la révolution armés patrouillent les principales artères, selon un Iranien originaire de Téhéran qui a quitté le pays ces derniers jours. Alors que les lignes téléphoniques et le service Sms ont été rétablis la semaine dernière dans tout le pays, l’accès à internet est désormais interrompu depuis dix jours. Bien que certains services numériques aient été temporairement remis en service dimanche, ils ont été de nouveau coupés par la suite, selon l’organisation de surveillance NetBlocks. « Internet retrouvera progressivement un fonctionnement normal cette semaine », a déclaré à la télévision d’État ce 19 janvier Hossein Afshin, vice-président iranien chargé des sciences, des technologies et de l’économie du savoir.
En raison de ce silence imposé au pays, le poste frontière de Kapiköy, entre l’Iran et la Turquie, est devenu l’un des rares moyens d’obtenir des informations de première main sur la situation en Iran. Le col de Kapiköy, entre des montagnes enneigées et des températures pouvant descendre jusqu’à -10 °C, est franchi chaque jour par des centaines de personnes : certains sont des commerçants venus des villes du nord-ouest de l’Iran, d’autres de petits contrebandiers transportant au maximum trois cartouches de tabac, un bidon d’huile de tournesol ou d’autres produits qu’ils comptent revendre une fois arrivés du côté turc de la frontière. Ils parviennent ainsi à survivre à la terrible situation économique, qui s’est aggravée ces derniers mois, avec une hausse des prix d’environ 50 % par an et la dépréciation de la monnaie nationale, deux facteurs qui ont déclenché les manifestations du 28 décembre. Mais il y a aussi ceux qui quittent le pays pour prendre des vols vers les pays de l’Union européenne – les vols au départ du territoire iranien étant annulés, pour trouver un accès à internet et rassurer leurs familles à l’étranger ou pour fuir la répression.
« Mort à Khamenei ! »
Le jeudi 8 janvier au soir, Zahra dînait chez elle à Téhéran avec des amis lorsqu’ils se sont aperçus que la connexion internet était coupée. Jusqu’à ce jour, des manifestations avaient éclaté dans tout le pays et, malgré des émeutes et quelques morts, la répression était restée modérée. Les autorités semblaient avoir laissé faire, même si les protestations étaient passées de revendications économiques à des revendications politiques, avec des slogans comme « À bas le dictateur ! » et « Mort à Khamenei ! », le Guide suprême.
Jusqu’à ce jour où « ils ont coupé internet pour pouvoir tuer en toute impunité », raconte Zahra, incapable de retenir des larmes de rage. Son nom, ainsi que ceux des autres Iraniens qui acceptent de témoigner, sont modifiés pour les protéger. Tous ceux qui osent parler vivent dans la terreur des représailles que le régime iranien pourrait exercer contre eux ou leurs familles. Zahra et d’autres Iraniens interrogés par Rfi s’accordent à dire que cette fois-ci, la répression est différente des précédentes vagues de protestations, comme celles de 2009 contre les allégations de fraude électorale, celles de 2019 contre la hausse des prix du carburant, ou celles de 2022 suite à la mort de Mahsa Amini, tuée par la police des mœurs pour ne pas avoir porté correctement son voile islamique (depuis cette manifestation, bien que le port du voile reste obligatoire pour les femmes, dans les faits, il est permis de ne pas se couvrir la tête, et beaucoup de femmes ne le font pas). Cette fois-ci, plusieurs Iraniens avec lesquels nous nous sommes entretenus affirment que chacun connaît une victime, ce qui donne une idée de l’ampleur de la répression.
« Mes proches, qui habitent dans le quartier de Tehranpars [dans la zone métropolitaine de la capitale, Ndlr], m’ont dit que vendredi 9 janvier, il y avait des corps dans les rues. Un ami d’un autre quartier m’a raconté avoir cherché pendant des heures le corps d’un proche parmi les nombreux corps [à la morgue de la capitale, Ndlr]. Et un autre ami encore m’a dit que, dans sa ville, tout le monde a un ami ou un parent qui a été tué », raconte Reza, un habitant de Téhéran.
Source : Rfi



