
Par P. Étienne MBOULE*
Monseigneur Kléda n’a que trop raison de dire, dans son homélie du 1er Janvier, que la paix procède d’abord du cœur. Car il en va de la paix comme du royaume de Dieu : ce sont d’abord des réalités intérieures, parce qu’ils sont l’expression de ce que Dieu est, et de ce qu’il veut faire en nous : y régner par sa puissance. Dieu est paix, son nom est paix, et son règne est un règne de paix, où ne crépitent plus les armes, ne dominent plus les techniques socio-politiques de la haine qui est la manifestation des pensées reptiliennes de notre cœur compliqué et malade (Jr17, 9). Il est malade de ses duplicités, de ses convoitises(1Jn2,16) constituant la tapisserie du ‘monde’, notre monde en son mystérieux foyer d’opposition à Dieu fondée sur la haine et le mensonge. Ce cœur, la foi donne de veiller sur lui : « Par-dessus tout, veille sur ton cœur, c’est de lui que jaillit la vie » (Pr4, 23), c’est de lui que jaillit la paix. Jésus nous a dit que ce que l’homme est et fait au dehors, procède du dedans de lui, de son cœur, c’est-à-dire, du centre profond et intime de sa personnalité (Mt15,19). Disons davantage. Le cœur est bibliquement le lieu où l’homme se trouve devant Dieu avec la totalité indivise de son être.
C’est le « point central de l’homme qui a une valeur éternelle, et où celui-ci prend sa figure d’éternité » (K. Rahner). Le lieu du cœur est le lieu de la valeur actuelle et éternelle de l’homme. C’est le lieu de la paix, c’est-à-dire de la présence intime, cachée et sacrée de Dieu, à partir de laquelle il nous fait vivre, il nous touche, nous aime personnellement. Il n’y a pas présence plus rayonnante, plus agissante, plus dynamique. C’est pourquoi le cœur est le lieu de la prière et de la paix, fruit du dynamisme vital d’un cœur vraiment attentif à Dieu, source de son unité. « Cherche la paix et poursuis-là », dit encore le psalmiste. Étant la source de notre agir et de nos pensées, il convient, avant d’agir, de faire passer ces pensées au filtre de la raison, l’instance qui nous est commune, et à partir de laquelle nous apprenons et commençons déjà a faire citoyenneté et humanité ensemble.
La paix, valeur suprême
La paix est une valeur suprême, totalisante, intégrale, parce qu’elle est la synthèse harmonieuse de toutes les valeurs d’existence : la justice, la vérité, l’amour, l’égalité, l’espérance, la tempérance, la prudence, la fidélité, etc. La paix s’adresse à la totalité de notre être, à l’intégralité de ses dimensions dont la plus essentielle portant toutes les autres, gît dans le cœur. Que vaut ton cœur s’il n’a pas la paix qui doit irriguer de sa fraîcheur les autres dimensions de ta vie, de ton existence avec les autres ? Au fond, chacun vaut ce que vaut son cœur ! Dans la paix, il y a don d’une qualité de relation avec les autres qui s’appelle amour. A Noël, Dieu a renouvelé ou parfait la qualité de sa relation avec nous, en devenant l’un de nous, afin que nous puissions l’aimer, sinon d’égal à égal, du moins de semblable à semblable (saint Bernard).
C’est pourquoi la naissance du Verbe, le don du Fils est pour tout de bonne volonté, don de la paix, et donc d’une qualité de relation avec Dieu et avec les autres. Ce don d’une personne est aussi, au fond de ceux qui l’accueillent vraiment, le don d’une onction qui les enseignera, les illuminera, imprégnant leur agir, leur action en la rendant désirable. Ils n’agiront plus seulement en raison d’une simple logique d’intérêts extérieurs personnels, mais pour l’intérêt collectif et pour plaire à Dieu, pour sa gloire. La vraie vie spirituelle, la vraie vie en Dieu, consistera à ressourcer, à brancher en quelque sorte l’intelligence, la raison, dans cette onction… Nous réaliserons et grandirons dans l’unification intérieure de notre personne, accomplissant alors toute chose ‘unctione magistra’, avec cette onction, l’Esprit-saint comme guide intérieur. Il rendra la raison plus apte à filtrer les pensées qui détermine nos actions à l’extérieur. Elle est le premier filtre des pensées de notre cœur.
La raison et le cœur cherchent la paix.
Mais nous savons, -n’en déplaise à ceux qui en ont fait une déesse si ce n’est une diablesse-, que ce filtre a des trous pouvant souvent laissent passer bien des chameaux de nos égoïsmes fétichisés, dogmatisés, pour ne retenir que quelques insignifiantes mouches de nos bontés si maigres, parfois chagrines. Certains politiques qui l’ont aseptisée, essorée de toute influence ‘religieuse’, se glorifient scandaleusement d’utiliser une raison malade, handicapée par sa propre impuissance native. Mais cette raison n’est pas seulement un filtre qui peut se trouer, mais encore un organe de discernement qui tombe très souvent politiquement et culturellement malade en nous, chez nous, sous d’autres cieux comme sous les tropiques.
Autrement dit, la raison n’a pas la compétence infaillible de filtrer toutes les pensées du cœur, si elle n’accepte l’assistance médicinale, thérapeutique de la grâce qui veut élargir son champ d’action, son faisceau de lumière, par la purification du cœur : « Heureux les cœurs purs… » Le cœur n’est pas pour elle un simple compagnon d’occasion, mais de vie, de grandeur partagée, pour une paix profonde. La raison et le cœur sont des frères appelés à une constante réconciliation, décidés par la foi, à ne pas faire prospérer leur division et querelle intimes, source du désordre et de la violence intérieurs qui font alors des victimes au dehors, bruyamment ou sournoisement.
Le psalmiste le sait et crie vers son Dieu : « Seigneur, unifie mon cœur pour qu’il craigne ton nom. » (Ps85, 11). Les deux sont engagés dans l’écoute de ce que Dieu dit. Et que dit-il ? « Ce qu’il dit, c’est la paix, pour son peuple et ses fidèles. » (Ps84,9) ; « Voici que je dirige vers elle la paix comme un fleuve et, comme un torrent qui déborde, la gloire des nations.» (Is66, 12). Ce fleuve de paix ne prend d’abord d’autre direction que celle du cœur, pour illuminer l’intelligence et dynamiser, pacifier les relations. Bref, les pensées de nos cœurs se filtrent mieux dans le Cœur humano-divin de Jésus, ouvert à la croix pour faire ruisseler la paix éternelle, la paix substantielle. C’est pour cette raison qu’avant quitter ce monde, il rappela à ses disciples qu’il ne leur laisse pas sa paix à la manière du monde (Jn14,27), manière superficielle et trop souvent fallacieuse, ne procédant pas du cœur profond. La paix est comme la lumière, on ne peut l’avoir et ne pas la rayonner. Une des caractéristiques d’un homme de Dieu, résolument conquis par Dieu, est qu’il rayonne la paix, puisqu’il a reçu pleine hospitalité dans le Cœur du Prince de la paix, le Roi pacifique, Rex pacificus.
Les béatitudes, mystique et politique intérieure de la paix.
La paix est comme le bonheur, tout le monde la cherche, même ses pires ennemis : les sorciers qui nuisent aux autres de différentes manières ; mêmes les dictateurs les plus qualifiés qui écrasent tout à leur passage, disant sans se fatiguer : « Moi, rien que moi !» ; répétant rageusement : « paix, paix, paix, et il n’y a pas de paix » (Jr6,14). C’est la fausse paix d’un ordre superficiel imposé, une fabrication de l’ingénierie impériale de leur ‘philautie’, leur égoïsme maladif, débridée, qui enrégimente les citoyens chosifiés, dans une ‘sécurité’ extérieure en étouffant leurs cœurs assoiffés de justice, de vérité. Nous avons besoin de paix comme nous respirons. Mais de quelle paix ? Serait-ce la paix de ceux qui disent, excédés : « fous-moi la paix » ? La paix de ceux qui refusent l’épreuve de la paix en se fermant ainsi à sa victoire ? Les béatitudes, programme ‘politique’ et mystique de Jésus, sont la grande épreuve de la paix et son mode d’emploi. Ce sont les paroles fortes de Jésus ‘Prince de la paix’, ’Conseiller-merveilleux’ ; c’est sa charte proposée à ceux qui le suivent, convaincus qu’eux-mêmes et le monde, ont besoin d’une sagesse plus haute qui les enracinent sur les fondements d’une paix inébranlable.
Les béatitudes s’adressent à ceux qui ne jouissent pas d’un faux confort existentiel ou spirituel ; ceux qui sont pauvres, spoliés, méprisés, exploités, persécutés ; ceux qui protègent leur cœur des souillures des mondanités, des divisions ; ceux qui, même déshérités et humiliés restent doux et miséricordieux dans l’adversité. Car, ils savent que le bonheur et la paix qu’ils cherchent ne sont d’aucune fabrication humaine. Ils savent que leur Maître, qui est la Paix en personne, ne la leur donne pas comme le monde, de manière cavalière, insuffisante et même trompeuse. Ils savent qu’au-delà ou au cœur même des circonstances défavorables, inconfortables, la paix est à recevoir au-dedans d’eux. Or, les béatitudes balisent le chemin vers ce dedans où le Prince de la paix nourrit les pauvres, les humbles, les faibles, de sa miséricorde, de sa paix dont saint Paul rassure qu’elle dépasse toute intelligence’(Ph4,7).
La paix, symphonie de l’amour
Le monde a besoin de paix. Mais le risque est de l’enfermer dans une fausse paix, celle des ‘faiseurs de paix’, qui ne l’ont pas en eux-mêmes ; qui ne sont véritablement pas affamés de justice ou amis de la vérité. Bien sûr, il existe aussi de véritables artisans de paix, que Jésus appelle fils de Dieu, parce qu’ils ne sont jamais heureux du malheur des autres et s’interdisent d’être des spectateurs coupables, quand la machine de l’injustice enlève aux autres, le droit et la joie de vivre. Mais les béatitudes avertissent que la politique de la paix, de la tranquillité extérieure, même mondiale, ne suffit pas, sans la mystique de la paix intérieure qui est la symphonie de l’amour. Ceux qui la goûtent refusent d’être un fardeau pour eux-mêmes et pour les autres.
Ils résistent à la cacophonie des égos qui, tôt ou tard, entreront en guerre contre eux-mêmes, parce qu’ils ne se laissent pas redimensionner par la vérité, l’humilité, la justice, l’intégrité, etc. ; qui ne résistent pas aux routines mondaines de l’égoïsme, du racisme, du tribalisme, du mensonge, bref de tous les ferments de division et de guerre. Fermés aux pulsations du Cœur de Dieu en Jésus-Christ, ils couvent en leur cœur qu’ils refusent d’évangéliser, une vraie guerre civile, avec le risque que leur devienne malheureusement une vraie poudrière. Et les conséquences seront d’autant plus élevées qu’ils occuperont de hautes responsabilités sociales.
La paix, fruit d’un combat intérieur.
Rappelons pour terminer, que Jésus n’a pas dit à ses disciples que sa paix supprimera automatiquement tous les conflits. Il a même dit le contraire, puisqu’il affirma qu’il apporte aussi le glaive…mais sa paix changera leur manière de les subir, de les vivre, de les régler. Si la paix du Christ est un don, il nous revient cependant de savoir l’accueillir et surtout s’en approprier : c’est là le combat. C’est pourquoi nous avons dit que la paix du Christ ne concerne pas ceux qui se vautrent dans leur confort humain, social ou même spirituel ; ceux qui n’endurent pas la lutte contre ce qui menace intérieurement la paix. Qu’est-ce ? La crispation exagérée sur leurs propres intérêts ou l’amour tyrannique de soi. La lutte intérieure que la vie de foi, la vie spirituelle nous fait endosser consiste, pour une grande part, à démanteler les nœuds de fermentation de cette crispation qui nous rend, dans le pire des cas acteurs, et dans le meilleur, spectateurs coupables de la détresse de ceux avec qui nous sommes engagés à faire humanité ensemble. La paix du Christ, dont la première cible est notre cœur, « résulte, dit Th. Merton, d’une lutte acceptée et gagnée : celle de l’homme avec lui-même au cours de laquelle, par la grâce de Dieu, il se dépasse, se conquiert, se pacifie, et peut enfin s’accepter parce qu’il ne hait plus », et ne hait plus personne. Faute de savoir lutter pour vivre, grâce à l’Esprit, à partir de notre cœur profond, nous serons toujours les premiers ennemis de notre propre paix. Il ne sera pas surpris que nous devenions, tôt ou tard, d’une façon ou d’une autre, artisan de guerre, froide ou ouverte.
*Ocso, Monastère de Koutaba



