
L’inconscient est d’une justice cynique, surtout quand vous vous croyez assez intelligent pour défier l’insondable. Les funérailles de la mémoire, vous avez bien entendu ! C’est bien de cela qu’il s’agit. Emmanuel Macron le président français va organiser les funérailles de la mémoire des héros Camerounais. Le mot n’est pas de moi. On parle bien d’enterrement. Contrairement au sens courant de ce mot au Cameroun, les funérailles ne sont rien d’autre que des obsèques en grande pompe, avec enterrement et flonflons. Puisque nous sommes entre artistes, pour illustrer cette définition, je pense à la chanson de Brassens. «Mais où sont les funérailles d’antan? Les petits corbillards de nos grands-pères, Qui suivaient la route en cahotant Les petits macchabées, ronds et prospères… » Funérailles veut donc dire enterrement d’un macchabée rond et prospère.
Même quand on s’arrêterait au sens camerounais selon lequel les funérailles seraient un rituel après l’enterrement, c’est parce que la mort est considérée comme un imprévu. On n’a pas assez de moyens dans l’immédiat. Des parents proches n’ont peut-être pas pu venir à cause des parcours migratoires qui les ont éloignés du pays. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Ensuite on se prépare pour honorer le défunt. Emmanuel Macron voudrait en finir avec la résistance camerounaise, cette race de personnes puissantes qui à en croire Thomas Deltombe, a précipité les pouvoirs français du général de Gaulle dans la folie criminelle françafricaine, après celles du colonialisme et de la guerre imposée au Cameroun.
Le général de Gaulle et la Françafrique.
Les Africains se sont engagés dans la deuxième guerre mondiale pour libérer la France de l’étau allemand. Ceci devrait faire évoluer les choses. Mais les colons habitués à leurs privilèges, ne l’entendent pas de cette oreille. La conférence de Brazzaville est convoquée du 30 janvier au 08 février 1944. Au grand dam des colons, de Gaulle programme la fin de l’indigénat et du travail forcé. Le grand Charles voit plus loin qu’eux. Il sait que des changements vont s’imposer à la France. Il a déjà les yeux fixé sur l’après. Il doit sauver l’essentiel. On lâchera un peu du lest. Mais il est hors de question que les colonies soient libérées. L’idée d’autogestion et encore moins d’indépendance, ne sont pas envisageables «même à terme».
Un jeune syndicaliste indigène sorti du moule de Gaston Donnat entend ce discours. Il a nom Ruben Um Nyobè. Il comprend le danger que court son pays. Le Cameroun n’est pas une colonie, mais tout le monde s’en moque. Puisque de Gaulle se ferme au dialogue, il n’a pas de choix, il va s’opposer à de Gaulle. Il crée l’Upc et se tourne directement vers l’Onu qui organise la tutelle du Cameroun. L’organisation sera son interlocuteur. Bien entendu l’élite française est folle de rage. L’exemple pourrait faire tache d’huile. Il faut combattre cet homme et l’anéantir avec ses drôles d’idées. En plus de la répression sanglante et immédiate dont on sait cependant qu’elle va finir par s’arrêter, il faut concevoir un système de prédation plus vicieux qui survivra au départ du colon, et sera porté par les indigènes eux-mêmes. Voilà comment le jeune Um Nyobè accule la France vers la conception du crime de la françafrique après celui de la colonisation.
« Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Quand Frantz Fanon exprime cette sentence, je sais qu’il est loin d’imaginer que ceux qui vont le plus s’en inspirer sont ceux contre lesquels il l’émettait. Il s’adressait au dominé, aux damnés de la terre. C’est de Gaulle qui l’exploitera le mieux. Ensuite le dirigeant français la laissera comme directive à ses successeurs. Chaque génération de président et de dirigeants français en général, doit désormais, dans l’opacité qui ne va cesser de grandir – la volonté d’émancipation du dominé – trouver les moyens de faire vivre la Françafrique pour maintenir la vache à lait indispensable au développement de la France et à son indépendance énergétique.
Les différentes étapes de la Françafrique
De Gaulle a donné le coup d’envoi de sa géniale invention. En son absence, la 4ème république va poursuivre le job. Puis il revient au pouvoir en 1958 et reprend les choses en main. Avec arrogance et brutalité. Le pays des droits de l’homme fait signer des accords iniques à ses colonies, recourt à l’assassinat et au coup d’état pour mater toute velléité d’émancipation des indigènes. L’année de son retour au pouvoir est une année faste. Il programme la destruction de la récalcitrante Guinée d’Ahmed Sékou Touré. L’assassinat de Mpodol est un franc succès. L’indépendance qu’il accorde en 1960 avec empressement d’ailleurs à des gens sous la botte de la France, n’arrêtera rien. Bien au contraire ! L’aujoulatisme est bien en place dans esprits et les palais de la république camerounaise. Les charniers continuent à joncher les pays bassa et bamiléké. Les patriotes et les civils morts se ramassent à la pelleteuse dans le maquis et les villages. On n’est pas à l’abri à l’étranger. Félix Moumié est assassiné le 03 novembre 1960 à Genève. Avant de quitter la terre en novembre 1970, Charles de Gaulle a l’insigne bonheur d’être témoin de l’arrestation en août 1970du dernier géant, Ernest Ouandié.
Au fil du temps, les différents dirigeants français vont respecter la consigne. Chacun avec son tempérament propre et selon le regard que son parti politique pose sur l’Afrique. Longtemps après les indépendances, la droite va poursuivre la croisade avec l’arrogance et les assassinats (Lybie) ou la déstabilisation armée pour imposer le dirigeant de son choix (Côte d’Ivoire). La gauche se voudrait philosophe. Elle met un peu les formes de type la carotte si vous obéissez, ou le gros bâton. Elle n’hésite pas elle non plus à recourir à l’assassinat le comme ce fut le cas pour Thomas Sankara.
Enfin Emmanuel Macron vint.
Cet homme me fait penser dans ce qu’il pense de lui-même au Légionnaire d’Edith Piaf. Il est mince, il est beau, il sent bon jeune et chaud. Il a déboulé sur la scène politique, on eût dit, dans une nuit, sans un bagage les pieds nus, comme un cyclone inattendu. On dit de lui que la France a choisi un gamin à la tête de l’état et quelle le regrettera longtemps. On dit qu’il est narcissique et que c’est dangereux. Néanmoins, en Afrique, il en a séduit plus d’un et parmi les plus capés. J’entends encore l’intellectuel Achille Mbembe, peut-être le plus capé de l’Afrique, déclarer, « avec Macron, la France Afrique, c’est fini ». Puis il se laisse séduire et se met corps et âme au service du grand homme. La françafrique c’est fini. Il dit y croire. Mais si inconsciemment, Achille Mbembe faisait une prophétie ! Le journaliste Jules Domche est sans doute plus dans le vrai. Selon lui, les Africains devraient souhaiter un troisième mandat pour le jeune président à la tête de la France. Car selon lui, il userait même les plus pourris par l’aliénation et en quête égoïste de maintien au pouvoir. En effet, l’homme lâche parfois des rôts d’une pestilence qui ébranle même ses plus fidèles affidés. A Mayotte ; contre l’ingratitude des Africains ; avec un certain Calibri Calibro au salon de l’agriculture de Paris…

Comme tous les présidents français avant lui, Emmanuel Macron va chercher et trouver son chemin pour être fidèle à la doctrine laissée par de Gaulle. Aujourd’hui, la relative opacité c’est l’Africain en général et cette jeunesse en particulier qui n’en peuvent plus de l’arrogance de l’élite française. On parle de sentiment antifrançais. On édulcore, on minimise, là où la haine est profonde et où le mépris pour la France voudrait être à l’exacte mesure du mépris et du racisme de ses élites envers l’Afrique. La jeunesse gronde, alors, on va resservir les vieilles recettes. On va la diviser. Elle se tourne vers les Russes et les Chinois, on va créer un narratif antirusse et antichinois.
Avec la complicité de quelques intellectuels africains, on convoque, tout sourire, la jeunesse à Montpellier, en exploitant une autre vielle fibre. Vos dirigeants sont des satrapes et des dictateurs. Maintenant nous allons traiter avec vous et la société civile. Faute lourde ! Certes on a appris aux Africains depuis Batouala que leurs dirigeants sont des roitelets, des petits chefs qui ne méritent pas le respect. Mais on oublie une chose. Si la jeunesse en veut à ses dirigeants qu’elle juge corrompus, elle sait que le chef de ces dirigeants, le chef-bandit, le corrupteur, c’est le chef blanc. Fiasco total à Montpellier. L’élite française est vent debout contre les apprentis sorciers qui ont livré son président à une jeunesse mal élevée, ingrate, irrespectueuse, arrogante – arrogante, vous avez dit arrogante !
La nouvelle recette que propose Emmanuel Macron se voudrait explosive, géniale de finesse. On va parler de la réconciliation avec les pays auxquels la France a imposé une guerre. Pour le Cameroun, on dit qu’on a pensé à la demande de pardon. Mais il ne faut pas exagérer non plus. On en est encore à la mission civilisatrice. Puisque les Africains se rebiffent, il suffit de les câliner un peu. L’émotion est nègre et cela va marcher. En 2022, au cours d’une visite au Cameroun, Emmanuel Macron s’arroge le droit, devant le président camerounais d’annoncer, « je vais créer une commission etc.». Il en choisit les deux chefs, du côté français et du côté camerounais. L’arrogance reste monstrueuse. Le bourreau devient pacificateur. On se gargarise de mots creux, on lâche des billevesées : histoire partagée, exorcisme commun, réconciliation, amitié.
Un premier rapport est livré en janvier 2025. Il édulcore à qui mieux-mieux la réalité historique. Ça ne passe pas vraiment. Qu’importe ! On rédige le programme d’un deuxième volet, un étrange volet « artistique ». Les parenthèses ne sont pas de moi, mais d’une officine de l’état français, le Centre de documentation de l’Institut National du Service Public. Ce drôle de volet sera dirigé par Blick Bassy, Edit Piaf eût dit « l’homme est un artiste, c’est un drôle de p’tit gars… » qui se réclame de la descendance d’un lieutenant de Mpodol. Ça tombe bien. Les symboles ont du sens. Ces gens-là en raffolent. Certes Pierre Yem Back et même Mpodol ont laissé des enfants. Ernest Ouandié et Félix Moumié aussi. Mais celui-ci est plus bankable. Il est artiste. Il va se charger de jouer la java. Les Africains ont le rythme dans la peau.
Les funérailles de la mémoire.
Dans la tradition bassa, il y a des rituels du souvenir, de la mémoire. On les exécute justement pour ne pas oublier le défunt. On les multiplie à volonté. Il y a le lavement des mains – quatre ou cinq jours – après l’enterrement – dont le but est de dire au revoir au parent défunt, pas adieu. Puisqu’il est entré dans une autre dimension, nos contacts vont prendre une autre forme. La preuve, on revient au neuvième jour pour communier avec lui et toutes les occasions seront bonnes pour lui redonner vie.
Écoutez Birago Diop parler de ces morts qui ne sont jamais morts. Lisez la pièce de théâtre que j’ai écrite sur Mpodol, intitulée L’immortel de Boumnyebel, dialogue d’outre-vie. J’y confère l’immortalité d’Um Nyobè, puis je le convoque pour qu’il vienne nous instruire. Il y a donc les rituels du souvenir, de la mémoire et personne n’organiserait les funérailles de la Mémoire, sauf dans l’intention d’anéantir la trame, l’originalité d’un peuple. La mémoire est l’élément indispensable pour la construction des identités, une construction volontariste. Plus puissante que l’histoire qui se voudrait relation des faits, la mémoire est l’image que je me construis de mon passé. Le vainqueur peut écrire l’histoire du vaincu. Mais il n’écrira pas sa mémoire.
Au bout de ce petit matin fébrile des quêtes de notre souveraineté, que je n’entende plus les incursions étrangères dans la mémoire de mes héros. Maintenant Vous savez ce que nous pensons de la place que vous réservez à ces résistants. La France ne saurait organiser les rituels mémoriels camerounais. On ne saurait accepter qu’elle en organise les funérailles. Car il n’y a point de funérailles à organiser pour les âmes immortelles des héros de ce peuple. Thomas Deltombe, l’un des meilleurs spécialistes de la guerre d’indépendance du Cameroun l’a bien compris qui a refusé de faire partie de cette commission. Son analyse de la sémantique du texte sur les funérailles est sans appel. Sans parler de l’analyse qu’il a faite des gestuelles et des postures présidentielles.
Le cinéaste Jean-Pierre Bekolo avait été le premier à soupçonner la tentative de noyade de la résistance camerounaise dans un éclat de rire. Le bourreau et son allié de toujours – Paul Biya est perçu comme la continuation de l’aujoulatisme – s’accordent pour se réconcilier sur le dos du peuple et surtout des martyrs. Pas un mot sur la justice et sur les réparations. Le petit couplet sur la réconciliation de nous avec nous-mêmes ne fait même pas rire. Quand le peuple est prêt, il le fait. Et cela se fait au quotidien. Allez visiter les mémoriaux d’Eséka ou de Ngambè entre autres. La loi sur la réhabilitation des héros a le mérite d’exister, et elle sera suivie d’effet un jour.
Pouvais-je rester sourd à tant de souffrance bafouée. Vous n’enterrerez pas Mpodol et ses camarades, même dans des funérailles à cinq millions d’Euros. Lentement, mais sûrement le Camerounais se réveille et réveille sa mémoire. L’aujoulatisme jadis a voulu anéantir cette mémoire, sans succès. La résistance camerounaise est immortelle. Les procrastinations irresponsables, les gesticulations névrotiques n’y pourront rien. Souvenez-vous de ce temps où il était dangereux de porter le nom de Mpodol. Aujourd’hui, on le célèbre, certains avec rictus et malice certes, mais on ne le cache plus. Bientôt sa mémoire remplira l’espace.
L’aujoulatisme comme le dit Deltombe, s’allie aujourd’hui au bourreau d’hier, toujours bourré d’arrogance, de prétentions et de complexes anachroniques. Ils veulent offrir les deuxièmes funérailles à la résistance pour une deuxième mort. Il n’y aura pas de deuxième mort. La prophétie du camarade Emile se réalise déjà. L’histoire est en train de juger. Et aujourd’hui, les contorsions, les pirouettes les prétextes, les vils calculs, de quelque bord qu’on les tricote, n’arriveront pas à changer le cours de l’histoire. Plutôt que les funérailles de la mémoire de Mpodol, on assistera à celles de la françafrique.
Bientôt !
*Ecrivain
Par Gaston KELMAN*



