
Par Dr. Laziz NCHARE*
Monsieur l’Ambassadeur,
C’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai pris connaissance de votre interview apparu dans le journal Le Messager no. 8661 du 10 décembre 2025 intitulé « Le combat du Noun aujourd’hui, c’est la citoyenneté républicaine ». Je dois avouer que je suis resté sur ma faim. Par contre, permettez-moi pour la première fois de toute l’histoire du Sultanat Bamum de vous proposer une analyse de votre discours inspiré de l’ethnologie de la communication de Dell Hymes (1972). C’est donc une critique épidémiologique structurée que je me permets de vous proposer en toute humilité pour sortir des petites controverses politiques fortuites qui courent les rues là où nous avons un grand intérêt au débat d’idée dans la rigueur de l’art. Nous tenons aussi à vous signaler que notre réaction s’inscrit dans la suite logique du combat de notre mentor, le Dr. Adamou Ndam Njoya (de regretté mémoire) qui nous a légué l’Udc comme un cadre de réflexion politique dans le cadre strictement républicain.
Permettez-moi d’entrée de jeu d’apprécier le «toghu» des Nso, Bafut, Kom, Nkwen etc. (de nos cousins germains d’expression anglaise), une tenue ancestrale originaire des peuples Grassfields (Nord-Ouest du Cameroun), même si j’aurais préféré le « tieyaa», notre tenue ancestrale et aristocratique que le roi Njoya nous a légué. Le tieyaa aurait pu être un symbole fort de notre identité culturelle Bamum si notre commandement traditionnel n’avait été si lâche au Conseil régional pour accepter qu’elle soit reconvertie en «Ndop Bamileke».
En tant que linguiste, anthropologue et jeune chercheur Bamum, je n’arrive pas à comprendre cette dissonance cognitive de l’élite Bamum du Rdpc qui peine à nous apporter un témoin sincère mais franc de l’histoire politique du royaume Bamum, en particulier le système monarchique hérité du roi Njoya et réactivé symboliquement aujourd’hui. Le cadre analytique de Jason Reynolds et Ibram X. Kendi dans Stamped: Racism, Antiracism, and You me semble révélateur au plus haut point, car là où il dénonce le racisme comme système, pas seulement attitudes individuelles, distinction entre assimilationnistes, racistes, et antiracistes, j’y oppose le système féodal Bamum pour mieux critiquer des structures de pouvoir qui sont perpétuées sous couvert de tradition, identité ou ordre social pendant au moins sept siècles ! Permettez-moi d’analyser votre discours comme celui d’un représentant politique public afin de vous exposer les images et les projections fictives que vous exploiter pour continuer à manipuler les pauvres Bamums.
Pourquoi une critique épistémologique ?
Votre interview publiée dans Le Messager présente un discours politique qui mobilise :
* des notions de citoyenneté républicaine ;
* un récit d’unité régionale ;
* une défense du rôle du Rdpc dans l’Ouest et dans le Noun ;
* une valorisation implicite d’une continuité entre l’autorité traditionnelle bamum et la politique contemporaine.
Cette critique épistémologique que nous proposons vise à interroger :
1. Quels systèmes de savoir et de pouvoir le discours lui donne de la légitimité?
2. Quels silences structurels persistent dans ce genre de discours brumeux ?
3. Comment le discours s’inscrit-il dans une logique d’assimilation ou de conservation d’un ordre social pourtant révolu ?
C’est ici que l’ouvrage Stamped de Jason Reynolds devient un outil crucial : il nous permet de déceler comment certains récits politiques reproduisent des hiérarchies historiques oppressantes, même lorsqu’ils utilisent un langage moderne comme citoyenneté, démocratie ou développement pour tromper les masses naïves incapables de lire entre les lignes votre hypocrisie.
Le système monarchique Bamum comme dispositif de pouvoir pour perpétuer l’oppression du peuple Bamum
Votre discours est la copie conforme de la propagande du système féodal Bamum qui présente toutes les caractéristiques d’un système oppressif, notamment féodalisé qui fonctionne grâce à :
* la production de récits glorifiant l’ordre établi,
* la réécriture sélective du passé pour ne profiter qu’à la minorité aristocratique qui en tirent les bénéfices,
* l’usage d’un langage pseudo-progressiste masquant pourtant un maintien du statu quo.
Le sultanat Bamum : entre héritage culturel et continuité féodale
Le roi Njoya est souvent présenté comme un innovateur (écriture Shümom, réformes politiques). Mais une perspective critique met en lumière :
* un pouvoir centralisé, non négociable ;
* un système reposant sur l’obéissance, les corvées, la hiérarchisation stricte des lignages ;
* un modèle patriarcal fort qui limitait les mobilités sociales internes ;
* un système où l’autorité traditionnelle servait la reproduction de l’élite, et non l’autonomisation des populations rurales.
* un modèle économique qui marginalise les femmes parfois interdites d’hériter les patrimoines de leurs antécédents.
Dans cette optique, il s’agit clairement d’un système conservateur où l’innovation culturelle (écriture, rites, arts) sert plutôt à renforcer le pouvoir monarchique plutôt qu’à redistribuer pouvoir et ressources.
Le discours contemporain réactive ce système pourtant très injuste.
Dans votre interview, les termes citoyenneté républicaine, cohésion, responsabilité, loyauté politique servent à uniquement à :
* substituer à l’autorité monarchique une autorité partisane Rdpc,
* créer une continuité entre ancien ordre féodal et ordre politique actuel pour mieux ostraciser toutes les forces progressistes,
* mobiliser l’héritage culturel bamum pour légitimer un pouvoir étatique central (Rdpc).
C’est exactement ce que nous décrivons comme une élite prévaricatrice de notre héritage culturelle qui utilise une forme d’identité culturelle pour renforcer une structure hiérarchique existante, en masquant l’absence d’autonomie réelle de nos populations.
La critique de l’Udc appliquée au discours politique de l’élite politique Bamum
Leur loyauté à l’autorité traditionnelle Bamum est une volonté manifeste de dicter à toute la population un féodalisme structurel qui a pourtant vécu. J’insiste à croire que les systèmes oppressifs hérités de la monarchie Bamum survivent parce qu’ils rebaptisent leurs mécanismes. Dans ce cas, on assiste à une transformation du féodalisme en capital symbolique : (1) le port des symboles royaux durant les meetings politiques du Rdpc, (2) l’invocation du Noun “ancien” et (3) des figures comme Njoya servent de “soft power” pour légitimer la posture politique actuelle de l’élite Bamum désespérée du Rdpc face à la montée en puissance du mouvement politique animé par l’honorable Tomaino Ndam Ndam Njoya, la très dynamique maire de la ville de Foumban et présidente nationale de l’Udc. Cette stratégie des fidèles du Rdpc qui se sont emparés des attributs royaux Bamum d’antan:
* renforce l’idée qu’une élite naturelle doit guider le peuple ;
* nie les revendications historiques des communautés bamum marginalisées (paysans, femmes, jeunes, clans non aristocratiques) ;
* perpétue un rapport de dépendance symbolique, présenté comme continuité historique sous forme d’esclavage moderne.
On assiste impuissant à une espèce d’assimilationnisme politique où malgré que les royalistes marginalisés par le pouvoir en place:
* reconnaissent un problème dans le système,
* mais pensent que la solution est d’intégrer les dominés dans les normes définies par les dominants. D’où la célèbre métaphore du feu sa Magesté Ibrahim Mbouombouo Njoya qui comparaît le Rdpc comme «un arbre fruitier» qu’il peut exploiter pour nourrir ceux qui peuvent lui rester fidèles.
Dans votre interview :
* La “république” est invoquée, mais toujours sous dominance du RDPC, sans aucun courage politique d’admettre que le système ne tient que grâce aux fraudes massives et à la violence politique.
* L’identité bamum est valorisée, mais à condition qu’elle s’aligne avec le parti au pouvoir et le palais des rois Bamum transformé en maison de parti pour le Rdpc avec le tout jeune roi admis au comité central.
* La tradition est respectée, mais instrumentalisée pour créer loyauté et obéissance aveugle à l’autorité traditionnelle devenue avec le temps sources de querelles et de division du peuple Bamum.
Ce n’est pas de l’émancipation ; c’est un appel à l’ajustement au pouvoir existant.
Le plus grand absent du discours : la régionalisation du département du Noun et le développement durable subséquent.
Un point majeur dans une critique épistémologique c’est ce qui n’est pas dit.
Votre interview parle de :
* loyauté politique
* cohésion
* républicanisme
Mais ne parle pas de :
* accès équitable aux terres pour tous les Bamum;
* autonomisation économique des agriculteurs bamum ;
* gestion durable des ressources ;
* industrialisation locale ;
* résilience écologique ;
* éducation technique ou agro-environnementale ;
* santé publique ;
* infrastructures rurales.
Cette absence n’est pas innocente. Nous dirons que :
Votre langage politique ici fonctionne comme un “écran de fumée” qui détourne l’attention sur les inégalités structurelles persistantes dans le Noun. Le système féodal d’hier et le système partisan d’aujourd’hui partagent un point commun :
Ils parlent beaucoup d’ordre, d’unité et d’identité, mais très peu de redistribution, empowerment et durabilité.
Vers une lecture anti-féodale/anti oppressive du cas du Noun.
Être « Bamum nouveau » c’est être anti-féodal, c’est :
* démanteler les structures qui perpétuent la domination et l’oppression des populations Bamum ;
* redistribuer le pouvoir traditionnel ;
* refuser les narrations historiques qui justifient l’élitisme et la hiérarchisation de la société Bamum.
Appliqué au Noun : Une critique antiraciste équivaut à une critique anti-féodale. Il faut dénoncer les mécanismes de légitimation du pouvoir, qu’ils soient monarchiques ou partisans. Il faut recentrer le débat sur les conditions de vie matérielles des populations. Un discours réellement émancipateur devrait donc :
* articuler les revendications de terre, de ressources, et d’égalité ;
* démythifier les figures royales utilisées comme instruments symboliques de contrôle ;
* proposer une gouvernance participative qui dépasse le binôme roi traditionnel – élite politique. C’est ce paradigme que le Dr. Adamou Ndam Njoya propose dans son « nouveau contrat social » dans « Le Cameroun Pour Nous Tous Et Par Nous Tous »!
Voilà ce qui nous vaut en tant que militants et militantes de l’Udc toute la haine et toutes les persécutions de la part de la Dynastie Nchare Yen. Mais nous sommes patients et conscients des vertus de notre projet de société. La liberté n’a pas de prix. Nous sommes déterminés et personne ne peut plus jamais nous empêcher d’une société libre dépouillée de toutes les formes d’opposition.
Conclusion
Ce que révèle l’interview est qu’aucun discours politique analysé ici n’est pas neutre surtout venant d’un baron du régime Rdpc. Il fonctionne comme un appareil narratif visant à :
* réinscrire la légitimité du pouvoir dans la continuité d’un ordre féodal bamum ;
* éviter de questionner les causes profondes du sous-développement du Noun ;
* réduire la citoyenneté à une loyauté plutôt qu’à un partage de pouvoir équitable ;
* mobiliser la culture pour consolider l’autorité plutôt que pour libérer le peuple Bamum.
C’est exactement ce que nous essayons par nos soins d’expliquer dans « Les Chroniques Hebdomadaires du Dr. Abdoulaye Laziz Nchare» depuis plus d’une décennie déjà. De manière synthétique, nous soutenons que les systèmes opprimants comme la féodalité Bamum survivent grâce à des récits séduisants comme le vôtre qui masquent la réalité des structures de domination. Ici, le féodalisme bamum revisité et le républicanisme partisan convergent pour former une même architecture de pouvoir, où les populations restent spectatrices au lieu de devenir actrices de leur propre développement. Dieu merci, derrière la nouvelle ère de l’honorable Tomaino Ndam Njoya, l’Udc avance lentement, mais sûrement. Ce n’est pas une histoire de « marabouts », mais de conviction politique où nous inscrivons le futur du peuple Bamum non pas dans le sort d’un « royaume fictif », mais celui d’une république du Cameroun des vertus de liberté et de démocratie participative.
*Professeur de Linguistique et d’Anthologie à St. John’s University et à Fordham University à New York (Etats Unis).
New York, le 10 décembre 2025.



