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Modeste incursion du juriste sur le terrain scientifique de la production des richesses.

Modeste incursion du juriste sur le terrain scientifique de la production des richesses.

Par Pr. Jean-Calvin ABA’A OYONO*

  1. Lorsqu’on écoute certains thuriféraires du système gouvernant, relativement à la situation de l’économie camerounaise, on en conclut que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, justifiant ainsi que cette expérience actuelle se poursuivre voire s’éternise. Alors, ne cesse-t-on de mettre en avant la bonne santé de notre économie avec un taux de croissance moyen de 5%, la stabilité des finances publiques, en vantant, dans ce dernier cas, le succès des émissions sur le marché international, et un taux dans d’endettement de 44%, bien en deçà de la norme communautaire de 70%. Une analyse plus fine amène cependant à avoir une vue moins optimiste qu’on veut nous le faire croire. En d’autres termes, la proclamation idéaliste de notre tissu de production des richesses se révèle plutôt un cliché à corriger. Deux raisons essentielles en constituent les ingrédients.

          Une Économie qui tourne au ralenti, et en-deçà de son potentiel.

  • La réalité au Cameroun, depuis plusieurs décennies, est que la rythme de croissance de notre économie n’a cessé de se réduire, surtout lorsqu’on le compare à ce qu’il en était dans la période 1970-1985. Tout au long de ces années en effet, notre pays a connu une période continue de croissance que l’on peut considérer comme contracyclique, au regard de la tendance baissière observée alors, aussi bien pour l’économie mondiale, que pour les pays africains dont certains connaissent des taux de croissance négatifs.

 En effet, alors que l’économie mondiale, sous l’impulsion des deux chocs pétroliers de 1973 et 1977, connait un net ralentissement, avec un taux moyen de croissance de 3,5%, et que les pays africains, dans leur majorité, connaissent des taux de croissance négatifs, l’économie nationale va amorcer une longue période de croissance qui la situe sur un trend ascendant avec d’ailleurs des périodes d’accélération. Entre 1975 et 1985, le taux moyen réel de croissance est de 7,5%, montant, certaines années comme en 1977 à 8,5% et 1979 à 10,1%. Mieux, cette forte croissance est le résultat de grandes mutations structurelles qui en constitue les fondements.

  • On observe ainsi, tout au long de cette période, une reprise vigoureuse de l’investissement qui se traduit par une croissance régulière de la formation brute de capital fixe, en abrégé FBCF, dont la part, dans le PIB, passe de 19,1% en 1974/1975 à 23,1% en 1979/1979, et 30,2% en 1984/1985. A la veille du lancement du Vie Plan en 1986, le FBCF représente 33,1% du PIB. Ce niveau élevé de l’investissement est tiré par la dépense publique de capital dont le taux moyen de croissance pour la période est de 17,1%. La croissance est par ailleurs soutenue par le secteur primaire et le secteur secondaire qui, depuis 1975, montent en puissance, grâce à l’investissement public et parapublic qui tire, vers le haut, l’investissement privé. La progression du secteur secondaire est notamment impulsée par des investissements massifs dans les branches motrices, telles que l’eau, l’électricité, les industries alimentaires le BTP.

 S’agissant de l’énergie, c’est au cours de cette période que se mettent en place les principales infrastructures énergétiques, avec les barrages de Song-Loulou, Bamendjin, Lagdo, lesquels vont de pair avec une forte extension des réseaux de transport et de distribution de l’électricité produite. On peut prendre la mesure de cette expansion à l’évolution du chiffre d’affaires de la Sonel, créée en 1974, lequel passe de 8500 milliards Fcfa en 1974/1975 à 35 milliards Fcfa en 1982/1983 et 45 milliards en 1985/86. Le secteur des industries alimentaires constitue, au cours de la période, un des secteurs les plus dynamiques de l’industrie camerounaise résistant à la concurrence internationale, contribuant ainsi à réduire les importations de produits alimentaires et à exporter massivement dans la zone Cemac. C’est d’ailleurs dans ce secteur que les investisseurs nationaux amorcent une percée significative dans le système productif, jouant désormais un rôle décisif dans la mise en place du tissu industriel qui lui-même se densifie de manière significative. La conséquence de cette évolution est le desserrement progressif de la contrainte extérieure, avec un solde extérieur, s’agissant de la balance commerciale, régulièrement positif jusqu’en 1986.

  • L’année 1986 marque un tournant dans cette évolution ascendante, l’économie camerounaise connaissant alors un retournement de tendance qui conduit à la stagnation de la période 1986-2000. Ce retournement a d’abord pour conséquence, d’une part, l’entrée du Cameroun dans l’ajustement structurel conduit par le FMI et la Banque Mondiale et, d’autre part puis conséquemment, l’abandon du VIe Plan quinquennal 1986-1991 qui venait d’être adopté, suivi de la mise à l’écart du Plan Directeur d’Industrialisation qui en était le prolongement.  La période est une séquence d’austérité, avec un ajustement sévère qui conduit à la contraction du budget de l’Etat. Il s’en suit la double baisse des salaires de 1990 et 1992. Quel dramatique symbole ! L’ajustement conduit au démantèlement du secteur public et parapublic, les entreprises qui la composent étant systématiquement bradées à des repreneurs, sans que l’Etat se préoccupe des conséquences négatives sur l’économie. Au cours de cette période, l’économie connaît des taux de croissance négatif, -1% en 1988, -3% en 2000, avant une légère reprise en 2005, avec un taux de 2,5%.

L’un des rares aspects positifs de ce moment est la réforme des finances publiques qui permet de mettre en place un cadre juridique, des instruments puis des indicateurs de suivi de la politique budgétaire, condition pour s’inscrire avec succès dans l’initiative PPTE, dont l’aboutissement sera l’atteinte du point d’achèvement en 2006 consécutivement, faut-il le rappeler, à un échec antérieur.

  • Depuis lors, et contrairement à la peinture agiographique qui en est faite, l’économie camerounaise s’est à nouveau installée dans un trend de croissance faible, avec surtout des indicateurs structurels qui interpellent, parce que pas du tout rassurant en termes de perspectives d’avenir sur le long terme. La faiblesse du rythme de croissance est désormais caractéristique de l’évolution de notre économie, le taux variant entre 2,8% et 4,5%. Pour l’année 2024, le taux a été de 3,2%, contre 2,2% en 2022, le PIB s’élevant à 7680,9 milliards. Cette faible croissance est significative d’une évolution très inquiétante dont rend compte la contribution des différents secteurs à ce taux de croissance. Alors qu’au cours de la décennie de croissance contracyclique des années 1975/1985 le taux moyen de 7,5% était soutenu par le primaire et le secondaire, avec d’ailleurs une progression régulière du secteur secondaire, la tendance s’est totalement inversée, au profit du tertiaire. Si entre 1976 et 1985, la part du secteur secondaire dans le PIB est passée de 18% à 37%, elle a depuis lors inexorablement diminué, passant à 30% au début des années 1990, à 20% aujourd’hui. Cette évolution est en fait significative du délitement continue du tissu industriel mis en place dans la période 1975/1985. L’INS note ainsi que la croissance du Cameroun dont le taux est évalué à 3,2% en 2024, est principalement soutenue, du côté offre, par le secteur tertiaire, dont la contribution est de 2,2%, celle du primaire étant de 0,6%, et celle du secondaire, dont la tendance est au ralentissement est de 0,3%[1], l’INS n’hésite d’ailleurs pas à parler « d’un secteur secondaire en perte de vitesse ». La part du tertiaire interpelle d’autant plus que, contrairement aux pays développés et émergents, dont la croissance est tirée par le tertiaire, lui-même représentatif de rôle y joué par l’innovation technologique dans l’économie, ici au Cameroun c’est « le tertiaire du pauvre », dominé par les activités d’import-export et l’informel. On comprend d’ailleurs que le déficit extérieur se creuse d’année en année, consolidant son caractère structurel.
  • En d’autres termes, l’économie camerounaise, depuis au moins deux à trois décennies, a cessé de créer de la valeur pour en importer, ce que reflète la structure de nos exportations, dominée par un petit nombre de produits dont le pétrole et quelques produits agricoles. La mesure de cette faible création interne de valeur, en est donnée par la part toujours croissante des importations alimentaires et l’importance prise par la friperie qui fait de notre pays, une des poubelles de l’économie mondiale, avec tout ce que cela implique comme impact pervers pour l’environnement. En réalité, notre rythme de croissance actuel est illustratif de ce que les économistes qualifient de « croissance appauvrissante, en ce que la croissance ne se traduit pas par une amélioration significative des conditions de vie des agents économiques.

[1] INS, Les Comptes Nationaux du Cameroun, (1er trimestre 2024), p.2.

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