
Chaque 25 novembre, la campagne des 16 jours d’activisme contre les violences basées sur le genre (VBG) — qui s’étend jusqu’au 10 décembre — colore les réseaux sociaux d’orange et sature les discours officiels au Cameroun. Pourtant, dans les quartiers de Maroua, Bertoua ou Douala, cette couleur s’efface aussitôt, ne laissant derrière elle que des slogans déconnectés des réalités locales. Ce texte questionne le décalage entre la rhétorique internationale et l’impact réel sur le terrain.
Au Cameroun, les violences basées sur le genre ne sont pas un phénomène marginal, mais une condition systémique qui traverse les territoires, les institutions et les réseaux sociaux. Les données nationales de l’Enquête Démographique et de Santé 2018 le rappellent : près de quatre femmes sur dix déclarent avoir subi des violences physiques au cours de leur vie, et la violence conjugale reste une expérience courante pour beaucoup de femmes en union ou ayant été en union.
Ces taux s’adossent à des contextes territoriaux où la pauvreté, les crises sécuritaires et la faiblesse des mécanismes de protection alimentent l’ampleur et la profondeur des VBG. Dans les régions septentrionales, marquées par l’insécurité et la précarité, la prévalence des violences domestiques et des mariages précoces reste préoccupante. En milieu urbain, le harcèlement, l’exploitation sexuelle et la violence numérique se banalisent.
La promesse des campagnes, l’écueil de la mise en œuvre
La promesse des 16 jours d’activisme au Cameroun, telle qu’annoncée par le Minproff, est chaque année d’intensifier la sensibilisation, structurer la réponse et relier le local à l’international. En 2025, le thème sur la violence numérique contre les femmes et les filles pointe une évolution tangible des dynamiques de VBG : l’espace digital n’est plus un simple miroir, mais un accélérateur. Cyberharcèlement, sextorsion, menaces, doxing, campagnes de dénigrement ciblées contre des journalistes, militantes et élues… la violence en ligne n’est pas un épiphénomène, elle façonne la participation publique et désagrège la confiance des femmes dans l’espace civique.
Or, dans les commissariats et brigades, l’outillage reste pittoresque face à ces formes nouvelles : peu de protocoles, absence de compétences spécifiques, confusion entre injure, menace et violence sexuelle en ligne. Le décalage est frontal. Un énoncé national pertinent, mais une traduction opérationnelle qui patine dès qu’on passe des plateaux télévisés aux postes de police.
L’illusion des vitrines médiatiques
À Maroua, Bertoua, Douala, les campagnes orange montent en épingle des discours impeccables, des affiches léchées et des autorités souriantes. Mais dans les ruelles de Dogba, les cours des chefferies ou les salles de classe de Zokok, les femmes continuent de négocier le silence, les mariages précoces se négocient toujours pour « protéger l’honneur », et les victimes de harcèlement préfèrent l’invisibilité. Les équipes de sensibilisation repartent avec leurs micros ; les réalités restent.
Les grandes conférences à Douala ou Yaoundé rassemblent protocoles, panels et sourires, mais n’éclusent pas la salle d’attente d’un commissariat où une survivante est renvoyée à « discuter avec son mari » avant de déposer plainte. Ni la cour de récréation où une élève tait le chantage sexuel d’un enseignant par peur de l’exclusion.
Les chiffres de l’impunité
Les données humanitaires récentes évoquent près d’un million de femmes et de filles exposées à la VBG dans les zones de crise, sans parler des zones « pacifiées ». Ce n’est pas une estimation – c’est la matérialisation de déplacements forcés, d’insécurité alimentaire, d’effondrement des services sociaux, de peur. La statistique interdit la minimisation : il ne s’agit pas d’un problème de sensibilisation, mais d’une crise de protection. Lorsque la majorité des cas rapportés n’aboutit pas à une procédure judiciaire, ce n’est pas la morale qui faiblit – c’est un système de justice qui cale, inaccessible, lent, parfois complice.
Du marketing de la cause à la politique de la protection
Ce que révèle l’expérience camerounaise n’est pas simplement la distance entre un calendrier mondial et une réalité locale ; c’est l’échec d’un mode de gouvernement par campagne. La lutte contre les VBG, en étant surinvestie comme événement, demeure sous-investie comme politique. Tant que la mobilisation se déploiera sur 16 jours, au lieu d’être intégrée en douze mois de budgets, d’objectifs et de reddition de comptes, l’orange restera une couleur de façade. La véritable bascule exige un déplacement du centre de gravité : de la rhétorique à la régulation, de la communication à la protection, de l’événement au système. La régulation signifie des protocoles applicables et opposables, des délais de traitement encadrés, des unités spécialisées, une protection des victimes et des témoins qui ne relève pas du hasard.
La protection exige un financement pluriannuel, indexé sur des indicateurs de prévalence et d’accès effectif aux services. Le système impose une gouvernance de la chaîne VBG : cartographie des dispositifs, articulation claire des rôles, remontée des données standardisée et publique, évaluation indépendante, sanctions et correction des défaillances. La territorialisation est l’autre levier. Les VBG ne se résolvent pas dans les capitales administratives ; elles se traitent là où elles adviennent. Il faut confier aux communes et aux conseils régionaux des mandats explicites, des lignes budgétaires et des objectifs mesurables.
La dimension numérique ne se traite pas par incantation. Elle requiert un corpus juridique mis à jour, une police cyber formée, des partenariats opérationnels avec les plateformes et des mécanismes rapides de retrait et de sanction.
Enfin, la crédibilité internationale du Cameroun sur les VBG ne se gagnera pas par la multiplication des campagnes, mais par la stabilité de ses résultats. Il faudra publier des données annuelles, désagrégées par région et par type de violence, relier le financement public aux résultats et accepter que l’évaluation indépendante corrige, mette en cause et oblige.
Le siècle ne demande plus des slogans, il exige des mécanismes. La pédagogie ne peut suppléer la justice, et la campagne ne remplace pas la politique. Si le Cameroun veut que l’orange devienne une stratégie, et que le mois de novembre soit autre chose qu’un rite, il lui revient de faire des 16 jours une conséquence visible d’une année de gouvernance.
L’enthousiasme international salue les cérémonies ; la dignité nationale se mesure à la protection effective. Tant que nous resterons au régime de l’événement, les VBG prospéreront dans l’ombre. Le jour où l’État assumera la continuité, les collectivités l’appropriation, et les institutions l’obligation de résultat, l’orange cessera d’être un vernis et deviendra une politique.
*Expert en genre
noahatango@yahoo.ca
Par Baltazar ATANGANA*



