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Paul Biya, femmes et jeunes : de la promesse à l’action, vers une gouvernance sensible au genre au Cameroun

L’évocation des femmes et des jeunes dans le discours d’investiture du président Paul Biya, le 06 novembre dernier, esquisse une volonté politique. Mais pour que cette orientation devienne une transformation sociale tangible, il faut dépasser les slogans politiques et inscrire l’action publique dans une démarche genre cohérente et intersectionnelle. 

Un discours porteur d’intentions, mais encore à concrétiser

Depuis plus de quarante ans, les femmes et les jeunes sont régulièrement convoqués dans l’imaginaire politique camerounais, souvent comme figures d’avenir ou comme leviers symboliques de modernisation. Déjà en 1982, lors de son premier mandat, Paul Biya promettait de « faire de la jeunesse la grande priorité », une formule qui devait marquer le début d’une longue série de déclarations programmatiques. En 2011, il réitérait en parlant de « grande ambition pour la jeunesse », et en 2018, il affirmait que « les jeunes sont l’avenir du Cameroun ». En 2025, au moment de son huitième mandat, il reprend la même rhétorique, en plaçant femmes et jeunes au centre de son horizon politique. Ces proclamations, répétées à intervalles réguliers, traduisent une volonté affichée de reconnaissance, mais elles révèlent aussi une difficulté chronique à passer du slogan à la réforme. 

L’histoire politique du pays nous a appris à nous méfier de ces promesses. Les slogans se succèdent, les intentions se répètent, mais les réformes tardent à se matérialiser. Les institutions, figées dans leurs routines administratives et leur inertie bureaucratique, freinent la transformation. Les femmes continuent d’être marginalisées dans les sphères de décision  : elles représentent à peine 31 % des députés et moins de 20 % des maires, chiffres qui traduisent une sous-représentation persistante malgré les engagements internationaux du Cameroun en matière de parité. Les jeunes, eux, sont piégés dans un chômage endémique  : selon les statistiques officielles, plus de 70 % des diplômés de moins de 35 ans peinent à trouver un emploi stable, et beaucoup se retrouvent cantonnés à l’informel ou contraints à l’exil économique. 

Ce décalage entre la parole et l’action nourrit une défiance croissante. Les générations successives de jeunes ont entendu les mêmes promesses sans en voir les effets concrets, tandis que les femmes, malgré quelques avancées symboliques, restent confrontées à des barrières juridiques, sociales et économiques qui limitent leur pleine citoyenneté. Le risque est grand que ce nouvel horizon ne soit qu’un supplément de rhétorique, une répétition des engagements passés sans rupture réelle. L’enjeu est donc clair  : passer de l’intention à l’effectivité, de la parole à l’action, et inscrire enfin ces proclamations dans des politiques publiques capables de transformer durablement les trajectoires individuelles et collectives. 

De l’approche genre à l’action intersectionnelle

L’approche genre ne peut se réduire à un discours global ou à une simple injonction d’inclusion. Elle doit s’incarner dans une lecture fine des réalités sociales camerounaises, où les inégalités se superposent et se renforcent. Une jeune femme rurale privée d’accès à la terre n’a pas les mêmes besoins qu’une étudiante urbaine qui rêve d’entrepreneuriat numérique. Un diplômé au chômage en ville ne vit pas la même marginalisation qu’un artisan en milieu rural. Ces différences ne sont pas anecdotiques  : elles structurent les trajectoires de vie et déterminent les possibilités d’émancipation. 

C’est là que l’intersectionnalité devient indispensable. Elle permet de croiser les variables de sexe, d’âge, de territoire, de classe sociale et d’ethnicité pour éviter des politiques uniformes qui, au lieu de réduire les inégalités, les aggravent. Dans un Cameroun traversé par des fractures régionales et sociales, ignorer cette complexité serait condamner toute réforme à l’échec. Les jeunes du Nord, confrontés à l’insécurité et au manque d’infrastructures, ne partagent pas les mêmes priorités que ceux des grandes métropoles comme Douala ou Yaoundé. Les femmes des zones rurales, souvent exclues des régimes fonciers, ne vivent pas la même réalité que les cadres féminins des administrations centrales. 

L’intersectionnalité oblige donc à sortir des catégories abstraites de « femmes » et de « jeunes » pour entrer dans la matérialité des vies concrètes. Elle impose de reconnaître que les discriminations se cumulent  : être femme, jeune, pauvre et rurale, c’est subir une quadruple marginalisation. C’est être exclue des terres, des financements, des espaces de décision et des services sociaux de base. À l’inverse, une politique qui ne tient pas compte de ces croisements risque de renforcer les privilèges des élites urbaines au détriment des populations les plus vulnérables. 

Dans le contexte camerounais, marqué par une histoire de promesses politiques non tenues, l’approche intersectionnelle devient une exigence démocratique. Elle ne se limite pas à corriger des déséquilibres  : elle transforme la manière même de concevoir l’action publique. Elle oblige à repenser les indicateurs de performance, à intégrer des données désagrégées par sexe, âge et territoire, et à construire des réponses différenciées. Elle invite à une gouvernance qui ne parle pas « des femmes » ou « des jeunes » comme des blocs homogènes, mais qui reconnaît la diversité des parcours et la pluralité des aspirations. 

De la parole à l’effectivité

La rupture annoncée et attendue exige des réformes structurelles. Le Code de la famille doit être revisité pour garantir l’égalité juridique entre hommes et femmes. Les régimes fonciers doivent être réformés pour assurer aux femmes un accès réel et sécurisé à la terre, condition de leur autonomie économique. La création d’un Observatoire national du genre et des violences basées sur le genre est une urgence : sans données fiables, les violences restent invisibles et les victimes réduites au silence. Les féminicides récents en sont la preuve : en janvier 2025, dix femmes ont été tuées en moins d’un mois, dans des contextes de violences conjugales ou familiales. À Douala, le meurtre d’Aurélie Murielle Nya, 24 ans, a bouleversé l’opinion publique. À Yaoundé et Bafoussam, d’autres cas ont révélé une brutalité effrayante et une incapacité des institutions à prévenir et protéger. Ces drames rappellent que l’absence de mécanismes de suivi et de protection coûte des vies. 

Mais l’action ne peut se limiter aux textes. Elle doit être opérationnelle dans les pratiques budgétaires, par l’institutionnalisation d’un budget sensible au genre qui oblige chaque ministère et chaque collectivité à intégrer des indicateurs précis dans ses allocations. Elle doit se traduire par des programmes de mentorat et de leadership, capables de préparer une nouvelle génération de femmes et de jeunes à occuper des positions stratégiques. Elle doit enfin se déployer dans l’éducation et la santé, en garantissant l’accès équitable aux services de base et en réduisant les disparités régionales. Car l’éducation des filles et la santé reproductive sont des leviers essentiels pour briser le cycle des inégalités. 

Les voix de l’expérience interpellent l’État

Le discours d’investiture de Paul Biya a ouvert un horizon politique, mais cet horizon ne prendra corps que si l’État accepte de traduire la parole en actes tangibles. Les réformes attendues ne sont pas des ajustements cosmétiques  : elles doivent s’attaquer aux fondements mêmes des inégalités. Réviser les lois qui entravent, garantir l’accès équitable aux ressources, sécuriser les parcours de vie contre les violences, et inscrire ces engagements dans des institutions pérennes, voilà les conditions d’une véritable rupture. 

Les féminicides qui endeuillent le pays rappellent que l’urgence n’est pas théorique  : elle est vitale. Chaque mois, des femmes sont tuées dans l’indifférence quasi générale, révélant la fragilité des dispositifs de protection et l’absence de mécanismes de prévention. Ces drames ne sont pas des faits divers isolés  : ils traduisent une faillite systémique, où la justice peine à sanctionner, où la police manque de moyens, et où les victimes restent invisibles. Dans un tel contexte, parler de « priorité aux femmes et aux jeunes » sans mesures concrètes revient à prolonger une rhétorique creuse. 

Le Cameroun n’a pas besoin de promesses supplémentaires, mais d’une pratique politique qui reconnaît les vies concrètes et leur donne les moyens de s’épanouir. Reconnaître les vies concrètes, c’est admettre que derrière chaque statistique se cache une trajectoire brisée  : une jeune femme privée de terre, un étudiant sans emploi, une mère victime de violences conjugales. C’est accepter que la citoyenneté ne se décrète pas, mais se construit par des droits effectifs et des opportunités réelles. 

Le septennat ne sera jugé ni sur ses intentions ni sur ses slogans, mais sur sa capacité à transformer ces existences en citoyennetés pleines et entières. L’expérience des décennies passées interpelle l’État : les slogans ont déjà été prononcés, les promesses déjà répétées. Ce qui manque, c’est l’effectivité. Ce qui est attendu, c’est une gouvernance qui ne se contente pas d’ouvrir des horizons, mais qui bâtit des chemins concrets pour y accéder. 

*Expert en genre et développement

noahatango@yahoo.ca

Un discours porteur d’intentions, mais encore à concrétiser

Depuis plus de quarante ans, les femmes et les jeunes sont régulièrement convoqués dans l’imaginaire politique camerounais, souvent comme figures d’avenir ou comme leviers symboliques de modernisation. Déjà en 1982, lors de son premier mandat, Paul Biya promettait de « faire de la jeunesse la grande priorité », une formule qui devait marquer le début d’une longue série de déclarations programmatiques. En 2011, il réitérait en parlant de « grande ambition pour la jeunesse », et en 2018, il affirmait que « les jeunes sont l’avenir du Cameroun ». En 2025, au moment de son huitième mandat, il reprend la même rhétorique, en plaçant femmes et jeunes au centre de son horizon politique. Ces proclamations, répétées à intervalles réguliers, traduisent une volonté affichée de reconnaissance, mais elles révèlent aussi une difficulté chronique à passer du slogan à la réforme. 

L’histoire politique du pays nous a appris à nous méfier de ces promesses. Les slogans se succèdent, les intentions se répètent, mais les réformes tardent à se matérialiser. Les institutions, figées dans leurs routines administratives et leur inertie bureaucratique, freinent la transformation. Les femmes continuent d’être marginalisées dans les sphères de décision  : elles représentent à peine 31 % des députés et moins de 20 % des maires, chiffres qui traduisent une sous-représentation persistante malgré les engagements internationaux du Cameroun en matière de parité. Les jeunes, eux, sont piégés dans un chômage endémique  : selon les statistiques officielles, plus de 70 % des diplômés de moins de 35 ans peinent à trouver un emploi stable, et beaucoup se retrouvent cantonnés à l’informel ou contraints à l’exil économique. 

Ce décalage entre la parole et l’action nourrit une défiance croissante. Les générations successives de jeunes ont entendu les mêmes promesses sans en voir les effets concrets, tandis que les femmes, malgré quelques avancées symboliques, restent confrontées à des barrières juridiques, sociales et économiques qui limitent leur pleine citoyenneté. Le risque est grand que ce nouvel horizon ne soit qu’un supplément de rhétorique, une répétition des engagements passés sans rupture réelle. L’enjeu est donc clair  : passer de l’intention à l’effectivité, de la parole à l’action, et inscrire enfin ces proclamations dans des politiques publiques capables de transformer durablement les trajectoires individuelles et collectives. 

De l’approche genre à l’action intersectionnelle

L’approche genre ne peut se réduire à un discours global ou à une simple injonction d’inclusion. Elle doit s’incarner dans une lecture fine des réalités sociales camerounaises, où les inégalités se superposent et se renforcent. Une jeune femme rurale privée d’accès à la terre n’a pas les mêmes besoins qu’une étudiante urbaine qui rêve d’entrepreneuriat numérique. Un diplômé au chômage en ville ne vit pas la même marginalisation qu’un artisan en milieu rural. Ces différences ne sont pas anecdotiques  : elles structurent les trajectoires de vie et déterminent les possibilités d’émancipation. 

C’est là que l’intersectionnalité devient indispensable. Elle permet de croiser les variables de sexe, d’âge, de territoire, de classe sociale et d’ethnicité pour éviter des politiques uniformes qui, au lieu de réduire les inégalités, les aggravent. Dans un Cameroun traversé par des fractures régionales et sociales, ignorer cette complexité serait condamner toute réforme à l’échec. Les jeunes du Nord, confrontés à l’insécurité et au manque d’infrastructures, ne partagent pas les mêmes priorités que ceux des grandes métropoles comme Douala ou Yaoundé. Les femmes des zones rurales, souvent exclues des régimes fonciers, ne vivent pas la même réalité que les cadres féminins des administrations centrales. 

L’intersectionnalité oblige donc à sortir des catégories abstraites de « femmes » et de « jeunes » pour entrer dans la matérialité des vies concrètes. Elle impose de reconnaître que les discriminations se cumulent  : être femme, jeune, pauvre et rurale, c’est subir une quadruple marginalisation. C’est être exclue des terres, des financements, des espaces de décision et des services sociaux de base. À l’inverse, une politique qui ne tient pas compte de ces croisements risque de renforcer les privilèges des élites urbaines au détriment des populations les plus vulnérables. 

Dans le contexte camerounais, marqué par une histoire de promesses politiques non tenues, l’approche intersectionnelle devient une exigence démocratique. Elle ne se limite pas à corriger des déséquilibres  : elle transforme la manière même de concevoir l’action publique. Elle oblige à repenser les indicateurs de performance, à intégrer des données désagrégées par sexe, âge et territoire, et à construire des réponses différenciées. Elle invite à une gouvernance qui ne parle pas « des femmes » ou « des jeunes » comme des blocs homogènes, mais qui reconnaît la diversité des parcours et la pluralité des aspirations. 

De la parole à l’effectivité

La rupture annoncée et attendue exige des réformes structurelles. Le Code de la famille doit être revisité pour garantir l’égalité juridique entre hommes et femmes. Les régimes fonciers doivent être réformés pour assurer aux femmes un accès réel et sécurisé à la terre, condition de leur autonomie économique. La création d’un Observatoire national du genre et des violences basées sur le genre est une urgence : sans données fiables, les violences restent invisibles et les victimes réduites au silence. Les féminicides récents en sont la preuve : en janvier 2025, dix femmes ont été tuées en moins d’un mois, dans des contextes de violences conjugales ou familiales. À Douala, le meurtre d’Aurélie Murielle Nya, 24 ans, a bouleversé l’opinion publique. À Yaoundé et Bafoussam, d’autres cas ont révélé une brutalité effrayante et une incapacité des institutions à prévenir et protéger. Ces drames rappellent que l’absence de mécanismes de suivi et de protection coûte des vies. 

Mais l’action ne peut se limiter aux textes. Elle doit être opérationnelle dans les pratiques budgétaires, par l’institutionnalisation d’un budget sensible au genre qui oblige chaque ministère et chaque collectivité à intégrer des indicateurs précis dans ses allocations. Elle doit se traduire par des programmes de mentorat et de leadership, capables de préparer une nouvelle génération de femmes et de jeunes à occuper des positions stratégiques. Elle doit enfin se déployer dans l’éducation et la santé, en garantissant l’accès équitable aux services de base et en réduisant les disparités régionales. Car l’éducation des filles et la santé reproductive sont des leviers essentiels pour briser le cycle des inégalités. 

Les voix de l’expérience interpellent l’État

Le discours d’investiture de Paul Biya a ouvert un horizon politique, mais cet horizon ne prendra corps que si l’État accepte de traduire la parole en actes tangibles. Les réformes attendues ne sont pas des ajustements cosmétiques  : elles doivent s’attaquer aux fondements mêmes des inégalités. Réviser les lois qui entravent, garantir l’accès équitable aux ressources, sécuriser les parcours de vie contre les violences, et inscrire ces engagements dans des institutions pérennes, voilà les conditions d’une véritable rupture. 

Les féminicides qui endeuillent le pays rappellent que l’urgence n’est pas théorique  : elle est vitale. Chaque mois, des femmes sont tuées dans l’indifférence quasi générale, révélant la fragilité des dispositifs de protection et l’absence de mécanismes de prévention. Ces drames ne sont pas des faits divers isolés  : ils traduisent une faillite systémique, où la justice peine à sanctionner, où la police manque de moyens, et où les victimes restent invisibles. Dans un tel contexte, parler de « priorité aux femmes et aux jeunes » sans mesures concrètes revient à prolonger une rhétorique creuse. 

Le Cameroun n’a pas besoin de promesses supplémentaires, mais d’une pratique politique qui reconnaît les vies concrètes et leur donne les moyens de s’épanouir. Reconnaître les vies concrètes, c’est admettre que derrière chaque statistique se cache une trajectoire brisée  : une jeune femme privée de terre, un étudiant sans emploi, une mère victime de violences conjugales. C’est accepter que la citoyenneté ne se décrète pas, mais se construit par des droits effectifs et des opportunités réelles. 

Le septennat ne sera jugé ni sur ses intentions ni sur ses slogans, mais sur sa capacité à transformer ces existences en citoyennetés pleines et entières. L’expérience des décennies passées interpelle l’État : les slogans ont déjà été prononcés, les promesses déjà répétées. Ce qui manque, c’est l’effectivité. Ce qui est attendu, c’est une gouvernance qui ne se contente pas d’ouvrir des horizons, mais qui bâtit des chemins concrets pour y accéder. 

*Expert en genre et développement

noahatango@yahoo.ca

Par Baltazar ATANGANA*

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