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Pr Jacques Kamsu Kom : une sommité dans la boutique

Dans la bonne tradition camerounaise, nous pourrions passer un long moment à présenter le père, le professeur Jacques Kamsu Kom comme un bardé de diplômes, et pour entretenir le public sur ses prouesses académiques eu égard à sa brillante carrière de professeur reconnu de chimie. Mais je crois que ses collègues de la Faculté des sciences de l’Université de Yaoundé ont fait ce travail et point n’est besoin de revenir ici au cœur du village Yogam, le patelin d’origine de ses géniteurs, nous attarder sur ses qualifications et sur sa carrière de professionnel de haut niveau de l’enseignement en France, en Côte d’Ivoire et au Cameroun.

À notre humble avis, la singularité du Professeur Jacques Kamsu Kom aura été de s’inscrire de manière significative dans la tradition des guérisseurs de sa propre famille, de notre contrée et d’avoir porté plus loin le genre de travail qui se faisait aussi dans son voisinage immédiat. On se souviendra de la place qu’occupait à Bayangam, Ta’a Hénock Tamnoue, le célèbre guérisseur des fous, des maladies psychosomatiques, et dans une moindre mesure son autre compatriote, le surdoué et presqu’autodidacte Germain Tchuempé. Étudiant en médecine à Rennes, Tchuempé trouva superflu une soutenance de thèse à la fin de ses études pour se consacrer plutôt à la recherche sur les médicaments bien qu’il ait disparu sans laisser son nom sur un produit précis.

 Avant de se spécialiser en chimie, nous savons que le Pr Jacques Kamsu Kom avait commencé par la profession de pharmacien pour lequel il avait obtenu un diplôme le qualifiant à ce titre en juin 1960 à l’Université de Nancy, France. Évidemment, enfant de famille modeste bien que son père fut Chef de famille à Nkongsamba, né sous la colonisation, Kamsu Kom aurait pu se contenter de son parchemin de pharmacien et s’en retourner au Cameroun ouvrir une officine. D’autant plus qu’à l’époque, la pharmacie était une denrée rare au pays. Car c’est à peine si les principales villes du Cameroun étaient nanties de plus d’une officine de distribution des médicaments. Il ne fait aucun doute que le pharmacien Jacques Kamsu Kom aurait été l’un des plus aisés de n’importe quelle ville où il aurait choisi de s’installer. Au Cameroun, il aurait pu aisément reprendre l’officine de l’un ou l’autre expatrié qui, au lendemain de l’indépendance du pays, ne demandait qu’à s’en retourner en métropole. L’exemple de Tardits, installé à Bafoussam est significatif à cet égard.

On pourrait penser qu’en poursuivant ses études en vue de l’obtention d’un Doctorat ès sciences de physique, il avait oublié la pharmacie. Mais l’on se rendra vite compte qu’il se perfectionnait ainsi pour mieux maîtriser l’invention des principes actifs. Pharmacien et chimiste, il aurait aussi pu rentrer gaillardement dans l’industrie pharmaceutique en France puisqu’il semblait passionné par la recherche sur le médicament. Il aurait pu s’intégrer d’autant plus facilement dans le département recherche et développement de l’industrie pharmaceutique en France, qu’il faisait déjà de la recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (Cnrs). Mais tout indique que sa passion pour la recherche sur le médicament était inséparable de cette autre passion pour le développement du continent noir et la formation des jeunes Africains. Raison pour laquelle il choisit de s’installer comme enseignant en Côte d’Ivoire.

Il passera pourtant moins de cinq ans à l’Université d’Abidjan puisqu’en 1968, il est sollicité par le Cameroun pour servir à la Faculté des Sciences de l’Université Fédérale du Cameroun d’alors. Du coup, il se dit que désormais, il pourra se déployer dans son laboratoire de chimie et dans la recherche médicamenteuse dans la lignée de ses parents et autres co-villageois. C’est ici qu’on comprendra à posteriori que le Professeur Kamsu Kom est un esprit totalement immatériel, déconnecté des préoccupations de nombre de personnes de son entourage. Il aura toujours été, quant à lui, hors de question de chercher à ouvrir une officine, car c’aurait été, n’en déplaise aux officinaux, faire du commerce alors qu’il aspirait à inventer de lui-même des produits pharmaceutiques pour être celui qui soigne ses congénères. Même quand il devient, à sa retraite d’enseignant, Président de l’ordre national des pharmaciens du Cameroun entre 2000 et 2007, le contact avec ses nombreux confrères ne lui a pas fait changer son fusil d’épaule.  C’est ici qu’il faudrait jeter un regard rétrospectif sur toute sa carrière. Bien qu’il ait été doyen de la Faculté des sciences et plus tard Directeur de l’éphémère Institut de Recherches Industrielles et Technologiques, tout cela semble relever de ce que les amis Yankees appellent tenir la boutique alors qu’on est plutôt fait pour opérer en usine. En fait, le Père Jacques Kamsu Kom s’était formé pour gérer l’usine mais le pays l’a cru bon pour la boutique. Que peut faire une sommité dans la boutique sinon s’ennuyer. Comme l’écrit un de ses anciens étudiants, l’Université de Yaoundé avait été créée par la France essentiellement pour former massivement des licenciés qui allaient devenir pour la plupart des professeurs de l’enseignement secondaire, quitte à ce qu’avant de prendre place au lycée, ils séjournent dans la case École normale supérieure pour y acquérir des rudiments de pédagogie. Comme nous le rappelle Liboum, un de ses anciens étudiants, c’est Kamsu Kom qui, au cours d’un séminaire sur « L’avenir de l’Université de Yaoundé » en 1969 par le Pr Désiré Le Gourriérès, le doyen  d’alors, enclenche l’ouverture du cycle de recherche à la Faculté des sciences en posant brutalement la question qui fâche : « l’université est un lieu où se forment les plus hautes intelligences d’un pays pour résoudre les problèmes complexes de la recherche et du savoir : je suis désolé de m’exprimer ainsi mais les élites dont le Cameroun a besoin  pour son développement, ce sont des ingénieurs tels que vous »  (Témoignage de M. Liboum, 27 août 2008).

Devenu Doyen à son tour en 1971, le Diplôme d’études supérieures voit le jour en 1973 suivi du 3è cycle. Malgré la modicité des moyens et des équipements de laboratoire, la faculté se lança dans la recherche en chimie du solide. Son investissement personnel dans l’enseignement supérieur ne s’arrête sans doute pas là mais avec le temps qui passe nous comprendrons que le Pr Jacques Kamsu Kom aura été un animal de laboratoire, un ras de l’usine. On comprendra à cet égard à quel point il semblait détaché des préoccupations matérielles personnelles qui pourtant l’assaillaient. Ayant donné naissance à une demi-douzaine de produits (Polagastral, AT200, Cafecop, Heption , Zinfecop, Jouvence de Yogam), tous homologués, il aurait pu, puisqu’il avait tourné le dos à l’officine, profiter de leur mise en marché pour entrer dans l’industrie pharmaceutique. Il aurait aussi pu comme cela plaît à certains Camerounais se dire qu’il en avait assez du laboratoire et accepter de s’envoler vers d’autres aventures. On se souviendra qu’en tant que Président de l’ordre des pharmaciens du Cameroun d’alors, Omer Nguewa que l’OMS consulta pour suggérer un potentiel impétrant, plaida avec succès pour que Jacques Kamsu Kom, le meilleur d’entre eux tous d’après lui soit nommé au poste de Directeur Régional de l’Organisation Mondiale (OMS) qui venait de s’ouvrir à Brazzaville, au Congo. Quelle ne fut cependant pas sa surprise lorsque Kamsu Kom déclina l’offre et proposa un de ses collègues médecins pour occuper le poste. À peine imaginable dans un environnement comme le nôtre !

Mais tout indique qu’il était plus séduit par la recherche et l’invention que la distribution et l’appât du gain comme peut le témoigner ses aventures dans la prospection et la domestication des plantes médicinales. Il est évident que le Professeur Kamsu Kom était un passionné de la recherche médicinale : Polagastral, l’un des produits phares, découle de Pola, nom d’une petite localité du mont Manengouba situé dans la région de Nkongsamba où il est né. Se rendant compte par la suite que cette plante poussait un peu partout, y compris dans la région de Matomb, à quelques encablures de Yaoundé, il s’y rendait fréquemment en compagnie de ses étudiants pour se ravitailler en matière première. Précautionneux à outrance, il s’assurait toujours d’accompagner lui-même ses assistants dans la cueillette de l’herbe fétiche. Sauf qu’un jour, ils se font interpeller par des gendarmes qui s’interrogent de voir qu’une équipe visiblement étrangère au bled se permettait de cueillir l’herbe le long de la chaussée. Imbus d’eux-mêmes comme seuls peuvent l’être des gendarmes de chez nous, ils les interpellent et leur demandent de s’expliquer sur leurs activités visiblement illégales le long de la voie publique. Lorsqu’en bon pédagogue, le Pr Kamsu Kom leur explique qu’ils sont une équipe de chercheurs d’Université en quête de quelques échantillons spécifiques d’herbes pour leurs travaux sur les plantes médicinales, les gendarmes leur rient au nez en leur expliquant qu’ils ne sont pas, eux, concernés, assurés qu’ils sont de se faire « évacués sanitaires » dans un hôpital de classe à l’étranger en cas de maladie sérieuse. Kamsu Kom fut tellement abasourdi par cette désinvolture qu’il resta bouche bée et préféra s’écarter de cette phase de la recherche. Par la suite, il préféra confier le spécimen des plantes recherchées à des villageois du coin et envoyer ses assistants, souvent bénévoles, pour les leur acheter.

On l’aura compris. Le Professeur Jacques Kamsu Kom était un être hors place, vivant dans le monde mais passablement détaché des réalités de notre monde. Comme on le dit couramment chez nous, il n’avait point les pieds sur terre. Il était ni plus ni moins, un véritable lunatique ! Dans un autre contexte, ce sont les autorités du pays qui lui auraient construit un laboratoire industriel avec des appareils ad hoc pour lui faciliter le travail sur ses plantes. A défaut des pouvoirs publics, quelques mécènes, quelques privés auraient pu le domestiquer et l’encourager à poursuivre valablement la recherche appliquée qui était sa vraie passion. Mais parler de mécénat au Cameroun n’est-ce pas une vue de l’esprit ! Par ailleurs, Kamsu Kom avait même du mal à comprendre que les personnes avec qui il travaillait pouvaient être dans le besoin. Le cas de ce jeune diplômé qu’il fit venir dans son laboratoire pour quelques rangements parce que le jeune homme était oisif au quartier est assez significatif. N’ayant rien reçu comme salaire au bout d’un temps, le monsieur, à la surprise du professeur, n’hésita pas à se plaindre auprès de l’Inspection du Travail qui somma le Pr Kamsu Kom de le rémunérer en conséquence. Les autres collaborateurs du labo furent surpris de l’audace de ce blanc bec car eux semblaient se rassasier de l’écho des produits de leur laboratoire. D’ailleurs, certains de ces produits faisaient déjà courir nombre de laboratoires pharmaceutiques étrangers, laboratoires qui frappaient à sa porte pour négocier la production industrielle de leurs découvertes. Toute chose qui laissait le Pr Kamsu Kom à 37º car il était hors de question que le principe actif qu’il avait mis au point soit fabriqué industriellement ailleurs qu’en Afrique, espace qu’on connaît comme un désert pour ce qui est de la production de médicaments.

Raison pour laquelle, il déclina l’offre de quelques centaines de millions de CFA d’une firme étrangère qui lui offrait de produire Polagastral dans son usine en Inde. Devant la stupéfaction des siens, il fut plutôt surpris de leur surprise et s’interrogea avec une déconcertante naïveté. Pouvez-vous comprendre qu’on me propose de noyer mes quarante années de paillasse dans une usine étrangère ? Ainsi allait la singularité de l’homme. Impénétrable pour le commun des mortels. En tout cas, le Pr Jacques Kamsu Kom nous aura appris par son éthique de vie que le bonheur n’est pas nécessairement synonyme d’accumulation des biens. Pour lui, le savoir apparaissait en tout temps et en tout lieu comme la valeur suprême.

Comme on le constate, il ne se préoccupait presque jamais des moyens à mobiliser pour parvenir à ses fins. En langage camerounais, on l’aurait étiqueté d’idéaliste, de rêveur et autres noms d’oiseaux du genre. Ce faisant, nous oublions que si d’autres pays ont pris de l’avance sur nous, c’est grâce à l’existence dans leur milieu de ce genre d’individus. Des personnes prêtes à tout sacrifier pour poursuivre leur idéal. La différence entre nous et les autres, c’est que la puissance publique sait apprécier ce genre de génie et créer autour de lui les conditions idoines pour accomplir sa mission sur terre. N’empêche qu’il a fait ce qu’il a pu et nous devons lui être reconnaissants. On pourrait d’ailleurs assimiler son choix de la « pauvreté », au sens monastique du terme, à un acte de résistance. Pour résister, il lui a donc fallu, se défaire des droits qui nous définissent en tant que sujets, en réglant notre rapport aux choses et à nous-mêmes, au moyen d’un souci de soi, d’un retour sur soi-même, d’une sorte de retrait, comme pour se découvrir au-delà des identités qui nous sont imposées par l’institution. Kamsu Kom a choisi une vie qu’on peut résumer comme étant un exercice de dé-subjectivation et donc de libération de l’individu, à travers l’abandon de soi et le renoncement au monde. Il revient aux survivants de montrer qu’il n’a pas vécu inutile, c’est-à-dire de mettre tout en œuvre pour que la lumière ne s’éteigne jamais sur ce qu’il a pu produire dans les circonstances qui étaient les siennes. Puisse le Professeur Kamsu Kom affronter sans obstacle sa dernière traversée et puisse Polagastral, AT200, Cafecop, Heption , Zinfecop, etc. prendre leur envol et que le nom de Kamsu Kom rentre dans l’éternité sur la terre des hommes !

*Universitaire et spécialiste des littératures africaines, africaines américaines et caraïbes

akom@holycross.edu

(Bayangam, 15 Novembre 2025)

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