
Disparu pendant une décennie, condamné à mort puis libéré sous le sceau du mystère, Saïf al-Islam Kadhafi, fils de l’ancien guide libyen, n’a jamais cessé de hanter la vie politique de son pays. Aujourd’hui, entre résilience et ambition, cet homme à la phalange amputée et à la barbe blanche incarne à la fois les vestiges de l’ancien régime et les promesses troubles d’une Libye en quête de stabilité. Enquête sur un retour calculé.
Dans les années 2000, Saïf al-Islam Kadhafi incarne la face présentable du régime de son père. Diplômé d’un doctorat controversé de la London School of Economics , il parle plusieurs langues, côtoie l’élite internationale et se présente en réformateur. Par sa fondation caritative, il négocie la libération d’otages et œuvre à la réinsertion de la Libye sur la scène diplomatique, notamment dans l’affaire des infirmières bulgares ou l’abandon du programme d’armes de destruction massive. Beaucoup voient en lui un successeur potentiel, bien qu’il affirme que la Libye « n’est pas une ferme à hériter ».
Ses projets de modernisation, regroupés sous la bannière « Libye de demain », se heurtent toutefois au clan des conservateurs du régime, qui voient d’un mauvais œil ses velléités d’ouverture. Cet échec relatif à réformer le système de l’intérieur préfigure un bien plus grand revirement. Lorsque la révolution éclate en février 2011, l’homme qui se présentait comme un modéré choisit le camp de la répression. Le 20 février 2011, dans un discours télévisé devenu célèbre, il avertit : « Nous nous battrons jusqu’au dernier homme, à la dernière femme, à la dernière balle ». Ce ralliement à la ligne dure lui vaut un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (Cpi) pour crimes contre l’humanité.
La traversée du désert
La chute de Tripoli sonne le glas du régime. Muammar Kadhafi est tué en octobre 2011, et Saïf, capturé le 19 novembre par la milice de Zintan, entame une longue captivité. Emprisonné dans la ville de Zintan, il échappe au pouvoir central de Tripoli et est jugé par contumace dans la capitale : un tribunal le condamne à mort en juillet 2015 pour crimes de guerre et corruption, un procès qualifié d’inéquitable par les organismes internationaux. Sa détention reste entourée de mystère, mais elle n’est pas une simple rétention. Elle constitue une période de négociation et de consolidation d’alliances souterraines avec des tribus influentes et des milices, notamment celles de Zintan qui le protègent.
Sa libération, annoncée en juin 2017 par la brigade Abou Bakr al-Siddiq, agit comme un coup de théâtre. Elle intervient sous le couvert d’une loi d’amnistie du Parlement de Tobrouk, alimentant les spéculations sur un pacte avec le maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’Est. Dès lors, Saïf al-Islam cesse d’être un prisonnier pour redevenir un acteur politique. Il réapparaît en 2021, méconnaissable, la barbe grisonnante et la main marquée par l’amputation d’une phalange – séquelle physique de sa capture . S’ensuit une interview au New York Times où, sans montrer de regrets, il traite les révolutionnaires de « terroristes, démons et idiots » et confirme son intention de revenir sur le devant de la scène.
La reconquête et l’ombre d’une candidature
Le retour de Saïf al-Islam Kadhafi dans le jeu politique est méthodique. En novembre 2021, il franchit une étape cruciale en déposant sa candidature pour l’élection présidentielle libyenne. Cette démarche, bien que finalement rejetée, constitue un signal fort adressé à ses partisans comme à ses adversaires. Son programme et son discours s’appuient sur une nostalgie de la stabilité perdue et sur un rejet du chaos qui a suivi la chute du régime. Il peut compter sur le soutien de réseaux tribaux puissants, comme les Warfalla, et sur des appuis internationaux, notamment la Russie, dont le vice-ministre des Affaires étrangères, Mikhaïl Bogdanov, a plaidé pour son inclusion dans le processus politique.
Parallèlement, il reste un témoin gênant dans l’affaire du financement présumé de la campagne de Nicolas Sarkozy par le régime Kadhafi, affaire dans laquelle il affirme avoir piloté l’opération . Toutefois, des obstacles de taille persistent : son mandat d’arrêt de la CPI, bien que la Libye refuse de l’extrader, n’a pas été levé et entache sa légitimité internationale . Son destin semble désormais indissociable des luttes d’influence qui déchirent la Libye. Pour ses partisans, il incarne l’unité et l’espoir d’une réconciliation nationale ; pour ses détracteurs, il est le spectre d’un autoritarisme que l’on croyait révolu.



