
Rencontre avec cette bayam-sallam de 55 ans, qui, depuis un quart de siècle, tient le commerce des légumes malgré les nuits écourtées et la pression permanente de l’informel.
Il est 3 h 30 du matin. La ville dort encore, mais pour maman Marie la journée est déjà avancée. Dans sa petite maison du quartier Mvog-Mbi, le réveil a sonné depuis une heure. Après une toilette rapide et une tasse de thé, elle prépare son petit sac de monnaie et enfile un pull pour affronter la fraîcheur. Maman Marie n’est pas une débutante : elle est Bayam Salam au marché d’Etoudi depuis 25 ans, l’âge de son aîné. « J’ai commencé quand l’enfant était encore petit. Vingt-cinq ans, c’est toute une vie. J’ai vu le marché changer, les prix augmenter, mais la difficulté de gagner sa vie reste la même. Quand on a une famille, on n’a pas droit à une heure de sommeil en trop. » La bataille quotidienne se joue loin d’Etoudi. Celle qu’on surnomme « la matriarche d’Etoudi » prend un taxi ou une moto pour rejoindre les zones d’arrivée des produits, là où les camions venus de l’Ouest ou du Centre déversent leurs cargaisons.
Elle doit acheter ses sacs de tomates, choux et piments avant le lever du soleil, sous la lumière blafarde des lampadaires ou de sa lampe torche. La négociation y est rude. « Si tu arrives après 5 h, les prix grimpent ou les meilleurs produits sont déjà partis », explique-t-elle. Son expérience lui permet aujourd’hui de reconnaître un bon produit au simple toucher et de négocier au plus juste pour préserver sa marge. C’est l’étape où son capital est le plus vulnérable, face aux erreurs de jugement ou aux intermédiaires voraces. Vers 6 h, Maman Marie rejoint son emplacement habituel à Etoudi. Elle décharge, trie et arrange soigneusement sa marchandise sur des nattes posées à même le sol. Son corps est habitué au poids des charges et aux postures inconfortables qui façonnent ces métiers de l’ombre. La longue journée de vente commence. Assise derrière son étal, elle calcule mentalement les prix, accorde des crédits aux clientes fidèles et surveille sans relâche ses légumes contre le vol et la chaleur.
Bénéfices
L’argent qu’elle manipule ne finance pas seulement l’achat des produits : il paie les études, les soins de santé et la nourriture de toute la famille. L’une de ses plus grandes difficultés reste les tracasseries administratives. « Il faut payer le ticket de marché, souvent un supplément pour l’emplacement, et parfois des frais surprises. C’est de l’argent qui ne rentre pas à la maison. » Lorsque la foule se disperse, la cinquantenaire passe au moment le plus critique : le bilan. Elle met de côté le capital pour le lendemain, calcule son bénéfice – rarement plus de 5 000 à 7 000 Fcfa les bons jours – et vérifie les invendus. S’ils sont nombreux, la journée est perdue. Elle s’accorde alors un petit repas acheté sur place et un instant de prière. Sa foi est son ancre depuis un quart de siècle dans ce métier exigeant physiquement et mentalement.
Le retour est pénible. Une fois chez elle, le rôle de mère reprend immédiatement le dessus : préparation du repas, quelques échanges avec les enfants. Vers 22 h 30, Marie s’écroule de fatigue. Elle dormira moins de six heures, avant de repartir à l’assaut de la même journée, dès 3 h 30. Après 25 ans à Etoudi, Maman Marie incarne la résilience économique. Elle est un maillon essentiel, une nourricière qui a bâti son foyer sur des nuits courtes et des journées de labeur acharné. Son histoire rejoint celle de milliers de femmes au Cameroun : une vie passée entre l’ombre de l’aube et les lumières crues du marché, garantissant, au prix de son propre repos, la survie de toute une ville.
Romaine AMANA (Stagiaire)



