
L’annonce de l’imposition des influenceurs et des acteurs du numérique au Cameroun suscite une vive polémique sur les réseaux sociaux entre partisans d’une régulation fiscale indispensable et défenseurs d’un écosystème encore fragile.
La décision de l’État camerounais d’étendre l’assiette fiscale aux revenus du numérique ne passe pas inaperçue sur les réseaux sociaux. Depuis la publication des nouvelles mesures fiscales visant les créateurs de contenus et les utilisateurs des plateformes numériques, Facebook, TikTok et autres forums en ligne ont été le théâtre d’un débat passionné. Certains jugent cette démarche légitime dans un contexte de formalisation de l’économie digitale tandis que d’autres l’estiment prématurée dans un environnement où les mécanismes de monétisation restent limités. Dans un post très commenté, Jayde Kameroon exprime son agacement face à ceux qui protestent aujourd’hui.« Maintenant que l’État a décidé de toucher les intérêts des influenceurs certains commencent déjà à se plaindre… Quand on vous dit que la politique soit tu la fais, soit c’est elle qui te fait et tu subis en silence. Moi cette nouvelle règle ne me fait ni chaud ni froid. Mon salon de coiffure paye les impôts depuis. Je contribue à l’économie de ce pays depuis très longtemps », peut-on lire sur sa page Facebook.
Pour beaucoup de créateurs, la mesure fiscale soulève des incompréhensions fondamentales. Kelly Empire interpelle l’action publique en soulignant les défis structurels qui minent le secteur. « Dans un pays où les compagnies téléphoniques nous font des misères avec un débit internet brinquebalant ? Un écosystème où les créateurs ne bénéficient pas de la monétisation ? Et le rôle de l’État : à quel moment ils accompagnent nos activités ? », s’interroge-t-il.De son côté, Ruby La-milliadaire appelle à une réflexion plus profonde sur les frustrations et les jugements sociaux. « Depuis qu’il a été annoncé que les influenceurs devront désormais payer des impôts, je vois beaucoup de gens se réjouir… comme si cela allait soudainement transformer leur propre vie. Soyons honnêtes : que les influenceurs paient ou non leurs impôts ne changera rien à votre situation personnelle… On ne peut pas à la fois exiger la liberté d’expression et punir ceux qui ne pensent pas comme nous », regrette-t-il. À ces voix s’ajoute celle du Pr Jean Bahebeck, qui sur un ton plus ludique cherche à observer concrètement l’impact de cette nouvelle règle. « Bonjour à tous, pour une expérience personnelle, j’ai besoin d’une poussée d’abonnés nécessaire et vite. Les critères de cette fameuse rumeur de taxation seront utiles pour observer… qui viendra frapper à ma porte ! », prévient-il.
Un cadre plus cohérent avant d’imposer de nouvelles taxes
La controverse dépasse les simples critiques émotionnelles pour toucher des enjeux techniques et économiques sérieux. Dans une lettre ouverte au ministre des Finances Louis Paul Motaze, l’entrepreneur digital Narcisse Emmanuel Fokou plaide pour un cadre plus cohérent avant d’imposer de nouvelles taxes. « L’État veut sa part du gâteau numérique. C’est légitime… Mais on essaie de traire une vache qu’on empêche de se nourrir. Comment comptez-vous prélever l’impôt sur des revenus que nous devons bricoler pour faire entrer au Cameroun ? PayPal nous ignore, Stripe nous bloque… Nous ne voulons pas être des fraudeurs, nous voulons juste travailler », averti-t-il. L’auteur plaide pour des solutions concrètes telles que l’intégration des plateformes de paiement internationales avec les banques camerounaises, la création d’un statut fiscal adapté aux micro-entreprises numériques et une réelle concertation avec les praticiens du terrain.
Face à ces critiques, la Direction générale des Impôts (Dgi) a clarifié les objectifs de la réforme. Un responsable de la Dgi en présentant la réforme hier, a affirmé que la taxation s’inscrit dans une tendance mondiale de régulation de l’économie numérique et vise à faire payer les entreprises qui réalisent des bénéfices sur le territoire camerounais, même sans présence physique. Selon lui, deux critères principaux définissent une « présence économique significative », un chiffre d’affaires d’au moins cinquante millions de Fcfa ou un seuil d’environ mille abonnés ou clients. Une plateforme électronique a été mise en place pour simplifier les déclarations mensuelles et annuelles. Sur le plan philosophique, Caprice Audrey 237 défend la démarche. « Les influenceurs doivent payer les impôts point final… Si la création de contenu est un travail, alors elle obéit aux mêmes règles que tous les autres métiers. Le Cameroun ne fait que suivre une logique déjà appliquée ailleurs », a-t-elle écrit.
Pierre Bleriot Nyemeck rappelle quant à lui que « le nombre d’abonnés n’apporte pas d’argent aux créateurs de contenus, ce sont les interactions qui le font », mettant en garde contre les simplifications trop hâtives. Entre critiques acerbes, appels à l’accompagnement et soutien à la formalisation fiscale, le débat sur la taxation des créateurs de contenus numériques cristallise des enjeux plus larges : la reconnaissance professionnelle des influenceurs, l’état de l’écosystème numérique camerounais et la capacité de l’État à réguler une économie en pleine mutation.
Michel NONGA



